Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Partir à la recherche des épingles à linge

Posted by on Juil 30, 2012

Épingles à linge

Épingles à linge

On me dira encore que je rejette mes origines en n’assumant pas un certain héritage.

Il faudrait que je prenne tout en bloc sans le moindre jugement critique. Il faudrait que j’adore le patois de Cagayous -dont je trouve les textes particulièrement mauvais- sous prétexte que ce patois provient de mes ancêtres.

Je n’aime pas le folklore de Gilbert Espinal non plus.

On veut me faire croire qu’il est près des pieds-noirs. Il les utilise surtout pour montrer comme il connait bien les mots de là-bas. Je ne lui en veux pas, il essaie sûrement de sauver quelque chose. Mais j’en veux à tous les autres de me faire croire qu’il y a là quelque chose qui ressemble à de l’humain.

En revanche, j’aime beaucoup Charles Brouty. Ce merveilleux dessinateur dont j’ai déjà parlé par ailleurs. Voilà quelqu’un qui a fait le choix de dessiner dans sa langue à lui. C’est le seul choix que je respecte.

Voilà quelqu’un qui fait honneur aux pieds-noirs.

Dans un beau message qui m’a rasséréné mardi, Luc écrit cette dernière phrase étonnante à propos de Céline dont il prend la juste précaution de préciser qu’il n’était pas un grand homme mais seulement un grand écrivain :

« J’aime chez Céline cette souffrance retenue et cette solitude de l’homme rejeté, de l’homme condamné, et il y a certainement un lien avec  la manière dont nous avons été considérés, même si cet homme fut un anticolonialiste convaincu. Sa notoriété et sa qualité d’écrivain reconnu m’apparaissent comme une revanche, une revanche que nous n’avons pas eue, une revanche que je n’aurai  pas… »

Les pieds-noirs attendent le grand homme qui prendra leur revanche. Il y a longtemps que je me dis qu’il faut que je parte à sa recherche.

Mais le pire, c’est que les grands sont connus. Brouty est très connu par exemple. Seulement Brouty n’est pas mis en valeur. Brouty décore les textes de Cagayous.

C’est juste scandaleux.

Ce sont les textes de Cagayous qui devraient décorer les œuvres de Brouty… allais-je dire. Mais même pas. Quelle horreur.

Les dessins de Brouty ne méritent qu’eux-mêmes et des centaines de pages dans les revues pieds-noirs.

Mais  je ne sais pas pourquoi, j’ai comme un doute.

J’ai l’impression qu’il est plus simple de parler de la guerre que d’évoquer Brouty. Le discours est bien huilé, on ne risque pas de faire fausse route. Evoquer Brouty, ce sera pour les « pages culture » et la déco finale. S’il reste de la place à côté des livres du cinquantenaire.

Les pieds-noirs ont davantage besoin de se trouver un représentant né entre 1830 et 1962 dont ils pourront être fiers parce que le monde entier reconnaîtra sa profondeur que des représentants qui ne représentent rien du tout et qui aboient sur tout ce qui passe.

Mais quand bien même cet honneur échoirait à Brouty, Brouty ne résoudra pas pour autant le problème de la littérature pieds-noirs.

Où trouver le type qui a délicatement su évoquer les épingles à linge (et non les pinces à linge) sans éprouver le besoin de faire des phrases comme « on aurait dit qu’y choisissaient l’heure de la sieste pour commencer leur jakèke ! » qui foutent en l’air toute subtilité et tentent de nous faire croire, à travers le folklore des expressions colorées, qu’on s’approche d’une certaine réalité pieds-noirs.

La bonne blague. Derrière ce genre de phrases, on voit surtout l’auteur qui se passe la brosse à reluire.

Chacun fera ce qu’il voudra.

Moi, je pars à la recherche des épingles à linges. Et sans jakèke.

 

Paul Souleyre

 

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* * *

Et vous, dites-vous épingle à linge ou pince à linge    ?

 

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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est l’artiste pied-noir et l’angle… son inexistence inquiétante. Tout au moins médiatique, phagocyté qu’il est par l’histoire de la guerre d’Algérie. Souhaitons-lui de trouver le chemin qui mène à la surface. Toujours partir à la recherche des petites choses étouffées par les grandes qui aiment se faire aussi grosses que le bœuf.

Ecriture :  Toujours étouffer le folklore pour le folklore. Pas de pitié.

Transmission Toujours mettre en valeur ce qui s’oppose au folklore local (qui a la force du nombre en sa faveur) grand dévoreur de subtilité.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

5 Comments

  1. On est dans la première partie de ton discours justement dans “le discours bien huilé” que tu connais aussi bien que moi, celui de notre monde professionnel, celui des enseignants qui regardent tout de haut, d’un air condescendant ou avec mépris. On va dans un cinéma d’Arts et d’Essais plutôt que dans une salle obscure pour se bidonner devant le dernier Dany Boon, on pose négligemment Télérama plutôt que Télé7jours sur la table du salon, surtout si l’on reçoit des amis… Or la culture n’est pas simplement “intellectuelle”, elle ne regroupe pas uniquement les arts et les lettres, elle englobe aussi les traditions, les modes de vie (c’est la définition qu’en donne l’UNESCO) et à ce titre Cagayous reste un reflet d’un certain petit peuple PN. Il y a la culture pour les élites, celle où l’on se gargarise de mots, de notions, plutôt obscure pour la majorité. Il y a la culture des rues, et en dehors du mouvement algérianiste des années 20, c’est celle de la majorité des PN. Ce n’est pas “scandaleux”, c’est juste une réalité. La truculence, la naïveté, voire même la grossièreté, d’un Cagayous ou d’un Espinal m’émeuvent davantage qu’une belle page de Camus, tout simplement parce que ce discours est très proche des miens. Il faut accepter que nous ne soyons pas sortis de “la cuisse de Jupiter”. Il ne s’agit pas d’accepter tout en bloc mais d’avoir au minimum un regard bienveillant.

  2. C’est marrant que tu me parles de l’UNESCO. J’ai commis un petit article par ailleurs (parce que je m’amuse aussi par ailleurs…) sur les choix de Bordeaux qui a vendu son âme à l’UNESCO, cette grosse entreprise de marketing à destination des villes. Le discours bien pensant actuel, c’est-à-dire le discours Télérama, c’est le discours de l’Unesco. Je n’ai jamais acheté Télérama et j’ai longtemps été fan de T7J (je suis passé à Télécâble). Je crois qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire, c’est une évidence : on muséifie tout. A commencer par les jolies petites traditions locales à la Jean-Pierre Pernaud. Je n’ai aucun problème avec Cagayous sur le plan folklorique. La séparation culture des élites/culture du petit peuple, celle que tu cherches à me mettre sur le dos depuis le début, c’est très facile à faire, c’est LA bienpensance actuelle, je la récuse. J’ai un gros problème avec Cagayous quand on l’expose sous vitrine pour en faire l’essence même du petit peuple pieds-noirs. Je déteste, pour tout dire. Parce qu’on en fait un petit peuple folklorique. Encore une fois, tout peuple a son folklore et je respecte ce folklore, et je m’y intéresse même, mais chaque peuple arrive aussi à faire passer le message qu’il a mis au monde de grands hommes. Pas les pieds-noirs. Et ça, pour moi, c’est un vrai problème. Ça plombe un peuple par rapport aux autres. Et ça le met dans une position inférieure, ça le victimise. C’est à la mode. Au lieu de lui permettre d’être fier de lui-même. Je l’ai entendu dire plusieurs fois dans les médias : le problème des pieds-noirs, c’est qu’ils n’ont pas eu de grands hommes capables de soutenir leur cause. On en a déjà parlé au téléphone.

  3. Tu as raison. Contre tous, tu détiens la vérité. Tu es le nouveau messie que nous attendions. Et comme tous les messies tu es un incompris, puisque si je ne poste pas de commentaire, personne d’autre ne le fait. J’ai donc compris que je devais te laisser crier seul dans le désert, sans le moindre écho chez ceux dont tu te réclames, tout en les méprisant. Désolé mais je te laisse à ton discours de bobo gauche caviar enseignant bien-pensant, ça ne m’intéresse plus. Tu as honte de ton peuple, c’est ton problème. Tu trouves ton bonheur auprès des assassins de nos parents, c’est aussi ton problème. Il ne me concerne plus. Les Juifs aussi avaient leurs kapos. Tu es l’illustration éclatante de ces enfants de PN qui se renient pour plaire au discours bien-pensant ambiant. Inutile de me répondre car c’est la dernière fois que je viens sur ton blog, je te laisse tourner en rond avec toi-même, sans la moindre visibilité, tout en faisant bouz bouz, comme aurait dit Cagayous, avec les bourreaux des nôtres. Ton discours bobo est une insulte à mes morts et là la coupe est pleine. Continue à écrire pour tes amis algériens, qui au demeurant s’en foutent puisque personne ne réagit, mais nos univers n’ont strictement rien de commun. Et je gomme tous ceux qui crachent sur le drame des nôtres. Ton problème n’a strictement rien à voir les PN, il relève d’un hiatus familial indépendant de cette histoire. Et sincèrement, cela n’intéresse personne de savoir quels sont tes problèmes relationnels familiaux. C’est sans doute pour cela que ton blog reste un désert. Je te souhaite néanmoins bonne chance … Sans moi !

  4. C’est vrai que je ne cours pas après les commentaires, c’est peut-être mon problème. Mais j’en ai eu un très bien cette nuit, à 3h31 du matin d’un certain jean, sur les cigarières de Bastos, que j’ai trouvé très simple et très agréable. Parfois, on tombe sur des pépites.

    Bonne continuation à toi.

  5. Sauf que le Jean en question dit des conneries. Bastos n’a JAMAIS bénéficié de ce type de monopole d’Etat. Et en 14/18 le tabac était fourni aux troupes par Scaferlati. L’Histoire nécessite un minimum de connaissances… Je ne sais pas la définition que tu donnes à “pépite” mais c’est peut-être une affirmation sans fondement et totalement fausse !!! Au royaume actuel des hoaxs les borgnes sont rois… Les sources objectives d’information sont pourtant nombreuses… Si des mensonges sont des “pépites”, je frémis quant à l’honnêteté intellectuelle du discours. Sur ce, j’arrête, je vais terminer mon dossier d’assurances pour la tornade de vendredi soir.

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