Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Les mille et un patios du quartier de la Marine Basse

Posted by on Avr 27, 2013

oran patio calabaza

Oran la Marine – Patio Calabaza (source Oran des années 50)

Il y avait aussi le patio Calabaza.

A côté de la très belle photo de la Dame de Landini.

On va finir par croire que je suis nostalgique de ce que je n’ai pas connu. Impossible. Je ne suis nostalgique de rien du tout, j’ai le regard tourné vers l’avant, et depuis toujours.

Je regarde seulement comment se construit une ville, comment elle se détruit aussi, et comment le temps métamorphose les lieux par l’entremise de guerres, de séismes, ou de trombes d’eau qui dévalent les rues comme jeudi soir (25 avril 2013)

«Nous avons peur, nos habitations ne résistent plus à la moindre rafale du vent, les eaux s’infiltrent de partout », a déploré un occupant d’une vieille bâtisse au centre-ville d’Oran. Il ajoute qu’au moindre changement climatique, les effondrements et les fissures des dalles et des murs susceptibles de causer des dégâts ne sont pas à écarter. […]

À Derb, tout comme à El Hamri, Plateau et Saint-Antoine, M’dina Jedida, le spectre des effondrements est revenu plus pressant d’autant que la question du vieux bâti et des habitations précaires continuent à être les sujets dominants de l’actualité oranaise, notamment lors des grandes précipitations. (article de septembre 2009)

Et il n’y a pas besoin de chercher bien longtemps pour se rendre compte que ce genre de catastrophes arrivent très régulièrement, une ou deux fois par an, des vidéos spectaculaires sont à disposition un peu partout. Celle-ci, par exemple, a été filmée en novembre 2011.

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On comprend que la Marine basse n’ait pas tenu le choc.

Dans les années 70, les maisons tombaient toutes seules, le quartier avait été déserté puisque les appartements en ville étaient devenus libres ; il n’était plus entretenu, il était en pente, et il se trouvait sur un terrain argileux.

Autant dire que s’il a été rasé dans les années 80, c’est qu’il ne tenait plus debout tout seul, et qu’il devenait même dangereux pour ceux qui passaient en contrebas, rue d’Orléans. (Hypothèse malgré tout.)

Rue haute d’Orléans – 1970 et actuel

Oran Rue haute Orléans 1970

Oran – Rue haute d’Orléans – 1970 (Blog Tchoumino)

oran rue haute orleans actuel

Oran – Rue haute d’Orléans – actuel (blog Tchoumino)

Résultat, les patios sont passés à la trappe, et Gilbert Espinal évoque un monde englouti sous les eaux :

« La cour représente le patio à Angustias, un vieil immeuble de la Calère.

oran peinture patio ruiz

Oran – Le Patio Ortigoza de la Marine aussi  appelé « La Messagerie » parce qu’il s’agissait d’un ancien relais pour les diligences (peinture Martin Ruiz)

Au fond, s’étagent, sur le flanc de la colline de Santa-Cruz, d’autres maisons : balcons fleuris, linge étendu, soleil. La forêt de pins monte jusqu’au fort de Santa-Cruz.

Tous les appartements des voisins d’Angustias donnent de plain-pied sur le patio, sauf celui de Monsieur et Madame Sacamuelas, qui est situé à l’étage.

Sur le côté gauche, se trouve le logement d’Angustias et Bigoté et de leur fille Martyrio. Au fond, à gauche, celui de Consuelo. Au fond, à droite, celui d’Amparo et de son mari. Dans l’angle droit se situe la porte d’entrée du patio.

Sur le côté droit, un escalier mène à la demeure des Sacamuelas : sous cet escalier, s’ouvre la porte de la grand’mère et de la Golondrina. 

Devant chaque porte, on remarque un baquet avec sa planche à laver. Géraniums et bégonias en pot et en caisse aux fenêtres et le long des murs.

Des cordes sont tendues auxquelles sont accrochées différentes pièces de linge. » (Gilbert Espinal – Début de la pièce « Le patio à Angustias »)

*

 

Gilbert Espinal décrit un patio du côté de la Calère, on croirait une description du tableau de Martin Ruiz. Mais c’était la même chose du côté de la Marine.

Il suffit d’aller faire un tour sur le blog de Tchoumino (qui n’est pas toujours très facile d’accès, il faut insister) et de fouiller un peu pour trouver quelques perles comme ce plan tracé à la main. (Merci Annie)

croquis patio oran marine

Un croquis qui permet de se repérer un peu dans les patios de la Marine (blog Tchoumino)

On peut déjà compter sept patios, et il faudrait rajouter le patio Calabaza (rue de Lodi) ainsi que celui du croisement de la rue d’Orléans et de la rue St-Marie. (Ne pas hésiter à me contredire dans les commentaires si besoin, je corrigerai)

Et si on regarde bien les patios qui se trouvent entre la rue Leoni et la rue de l’Arsenal, on remarque qu’il y a souvent deux entrées, une dans chaque rue.

Mais les patios n’ont pas toujours été des patios, Toinou Gellardo raconte sur le site de la Marine d’où provient le Patio Pastama, le plus à droite sur le plan parmi les 4 patios contigus de la rue de l’Arsenal.

« Le patio de la « Pastama » était situé à la Marine entre le 10 de la rue de l’Arsenal dans sa partie haute et le 19 de la rue Lodi dans sa partie basse. C’était, à l’origine, un Palais Espagnol composé de 2 étages à l’air libre et de 2 étages, aveugles de lumières naturelles et artificielles.

Entre ces deux parties existait une très belle cour avec un lavoir et un jardin doté d’un puits et deux bassins d’eau douce provenant des Planteurs. Cette construction datait du début du 19e siècle, comme l’attestait une peinture du plafond de ma chambre signée et datée de 1810.

tableau_cour_patio

Peinture extraite du fichier « Le patio à Angustias » (site des HLM de Gambetta)

Ce magnifique patio comportait 16 appartements et comprenait dans la rue de Lodi de vastes écuries, transformées, plus tard, en un atelier de construction de bateaux de pêche, puis en garage pour voitures.

Les deux étages inférieurs étaient constamment dans le noir ; immenses en hauteur comme en longueur, ils étaient impressionnants par la peur et l’angoisse qu’ils communiquaient. Beaucoup d’histoires et de légendes fantasmagoriques se racontaient à propos de ces lieux. »

En résumé, les petits gars des Bas-Quartier que les nantis du Centre-Ville regardaient avec condescendance, le coude négligemment appuyé sur la rambarde de la promenade de Létang, ces petits gars vivaient dans des palaces espagnols avec peintures au plafond et clapotis d’eau douce dans la cour, pour s’endormir en douceur, fenêtres grandes ouvertes sur les effluves du port.

Évocation romantique d’un lieu qui ne l’était probablement pas.

Mais j’aime la photographie du petit garçon qui se trouve dans l’entrée du Patio de Calabaza ; le photographe reste extérieur, l’enfant fait le lien avec la cour intérieure, et une femme penchée étend du linge.

Regard intime et digne à la fois.

Le palace des modestes.

 

Paul Souleyre.

 

REÇOIS DES INFORMATIONS SUR MES VIDÉOS >>

 

NB1 : ci-dessous une vidéo extraite d’un documentaire Arte dont j’aimerais bien trouver le titre. On y aperçoit fugitivement des traces de patios, et on y sent peut-être ce qu’était la Marine, ainsi que le Quartier Juif. C’était bien les Bas-Quartier. Pas grand-chose à voir avec Kargentah, sur le plateau, me semble-t-il.

Je ne suis pas tout à fait sûr que c’était « la démocratie sociale » et que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais il y avait du mélange, ça c’est certain ! Et comme c’est une vidéo qui évoque les musiciens de l’époque, je renvoie à la fois à Reinette l’Oranaise et à Maurice el-Medioni (superbe vidéo-concert au bas de l’article sur la chanson « Bienvenue »).

Image de prévisualisation YouTube

NB2 : Je glisse ci-dessous une galerie de photos qui sont en fait des captures d’écran du documentaire diffusé sur Arte. Je ne sais pas toujours à quoi correspondent les rues (malgré les nombreuses aides sur Facebook) donc si vous reconnaissez quelque chose, n’hésitez pas à l’écrire dans les commentaires. Merci.

 *

TRANSMISSION

HISTOIRE

TRADITIONS

LIEUX

PERSONNAGES

ARTISTES

CHOSES

FAMILLE

 *

image_groupe_cdha_blog

* * *

1 – Y  avait-il des patios ailleurs qu’à la Marine et à la Calère ?

2 – Qui est l’artiste qui chante « Besa me mucho » dans le film ? et de quel théâtre s’agit-il ? (Bastrana ?)

 

Répondez dans les commentaires.

* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est le patio tel qu’on le rencontre à la Marine, et l’angle, celui des Atlantides englouties. Je précise tout de suite que l’Atlantide n’est pas un paradis perdu mais une île mythique. La Marine ayant coulé, elle deviendra elle aussi un mythe, dont l’Histoire d’Oran se transmettra les images et les anecdotes, les embellissant au fil des décennies. Et le « Patio à Angustias » en fera probablement partie. Retrouver l’âme véritable de cette île disparue deviendra difficile. Les Atlantides ont une charge émotionnelle très forte, ne pas se priver d’en parler, sans pour autant tomber dans le pathos.

Ecriture : Mélange complexe d’images, de citations, d’informations et de sensibilité. On ne sait jamais si on a réussi son coup. Donc de temps en temps…

Transmission : On a quand même sous les yeux le cas très particulier d’un monde englouti. Dans 50 ans, il deviendra compliqué de s’en faire une petite idée. Autant commencer le plus vite possible à l’évoquer.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

14 Comments

  1. en doutais tu?, de tous tes récits c'est l'évocation la plus nostalgique qui relate un pan de la culture oranaise la plus authentique même si ceux d'en "haut" la brocardaient.Très émouvant ainsi que la vidéo, un monde coloré et chaleureux , aux origines diverses définitivement englouti.Très amère

  2. oui il en existe d'autres j'ai grandi dans un de ces patios ma mere auss.i toujours debout en 2010 lors de mon voyage à ORAN rue de Normandier chez ma grand mere et rue safrané là ou je suis née..dans le quartier de bel air à saint eugene.
    il y avait deux etages plus le rez de chaussée de 9 appartements par niveau dans les deux coins coté rue il y avait deux renfoncements avec deux apparts ..les appartements se faisant face il n'y avait pas un moment de joie ou de peine qui n'etait pas partagé par tout le monde.
    rue safrané il y avait cette fameuse fontaine et pas l'eau courante c'est mon grand pere le jolatero du quartier disons le plombier qui a installé l'eau à ma mere et puis a tout les locataires ..
    c'est sans parler de la terrasse avec les lavoirs sa reserve d'eau et ses cordes pour etendre le linge..et tous les secrets des femmes .;

  3. Cher Monsieur Souleyre, la vidéo est extraite de la première des deux parties du documentaire « Oran, Raï » réalisé par Claude Santiago (disparu l’année dernière) avec le concours du journaliste oranais Bouziane Daoudi qui a écrit en 2000 un petit ouvrage très documenté sur le raï et qui a inspiré la plupart des commentaires. Le documentaire a été intégralement diffusé sur Arte le 3 juillet 2001. Il a été tourné à l’occasion du festival international du raï d’août 2000 au théâtre de verdure.
    C’est Baba Ali qui chante « Besame mucho » sur la scène du cinéma l’Empire d’après les souvenirs que j’en ai gardés. Je mentionne d’ailleurs cette interprétation de Baba Ali dans mon ouvrage « Oran la Joyeuse » (PP. 190-191).
    Sur le site web toujours opérationnel de Claude Santagio, on peut voir un extrait de la 2ème partie avec des images du vieil Oran, de la place de la République et alentours et également de la rue des Jardins, du vieux port, de la Corniche.
    J’avais regardé en son temps le documentaire et l’avais enregistré sur K7 que je me suis repassé pendant une dizaine d’années plusieurs fois par mois afin de conserver présente l’atmosphère d’Oran. Ce fut un formidable antidote au stress. Mais la K7 n’a pas résisté à l’obsolescence, les images se sont évanouies, seul le son est resté.
    Bien cordialement
    Alfred Salinas

  4. Merci beaucoup, Monsieur Salinas, pour ce long commentaire particulièrement instructif.

    Impossible de trouver ce documentaire en vente actuellement, mais je vais fouiller dans les médiathèques, il doit bien se trouver quelque part, surtout s’il concerne le Raï et qu’il est réalisé par Claude Santiago.

    J’ai rajouté sous la vidéo une série de « photos » qui sont des captures d’écran du documentaire « Oran Raï », je les ai faites circuler sur Facebook pour que des personnes puissent m’aider à en identifier les rues, mais il reste encore pas mal de trous.

    Si vous avez visionné ce documentaire de nombreuses fois, peut-être êtes-vous capable de compléter les informations manquantes, ce serait formidable.

    Merci encore pour votre participation.

    Paul Souleyre.

  5. La photo n°2 me rappellle le bas de la rue Lodi. On devine au premier plan à gauche la petite rue de Joinville où habitait ma grand-mère. Combien de fois ai-je pu sillonner ces rues qui se trouvaient à côté de mon école Emerat et du patronage!
    la photo n° 11, c’est la rue d’Arzew, car le bus de la ligne 1 que j’empruntais souvent avec mon père pour aller au stade de Gambetta voir jouer l’équipe du FCO empruntait nécessairement cette longue artère. C’était une belle promenade. On passait devant les cinémas Rialto et le Régent, la place des Victoires.

  6. Merci pour tous ces renseignements. Et n’hésitez pas à intervenir si vous désirez apporter des précisions, dans cet article ou ailleurs.

  7. D'accord avec Alfred Salinas pour la rue d'Arzew, je prenais cette ligne pour aller de la place d'Armes au lycée Ali Chekkal, le bus traversait toute la rue d'Arzewl

  8. ANNIE tu te souviens peut-etre du nom du patio en face de chez moi rue landini , ANTONIA y habitait ,
    mais au rez de chaussée il y avait des vaches …..je n'arrve pas a me souvenir

  9. Tu as vu le plan de Tchoumino, il y en a un en face de chez toi

  10. 1810 : très probablement l’ancien consulat espagnol repérable sur les plans français de 1832

  11. Un proverbe arabe dit:" On est adversaire de ce que l'on ignore.Les oranais de la "haute ville" regardaient de haut ceux d'en bas car ils avaient l'intime conviction qu'ils étaient les seuls détenteurs de la culture.Or, ces orchestres métissés des bas quartiers étaient les réprésentants d'une culture authentique et populaire.

  12. je viens de parcourir ces quelques commentaire simpat j abiter le couloir en face de la grand mère de salinas et j ai un vague souvenir de salinas des commentaires amicalement ANTOINE SARBONI DIT TCHOUMINO

  13. Etant petit (11 ou 12 ans) je traversais le tunnel de la place de la perle pour me retrouver dans la rue de l'arsenal. C'était, je me rappelle, une rue qui descendais, avec sur le côté droit plein de maisons accolées les unes contre les autres. Mais je ne me rappelle pas des patios. Toutes ces maisons ont aujourd'hui disparu, celles de la rue de l'arsenal, de la rue leonie, de la rue lodi, de la rue joinville et de la rue du matelot landini et d'autres encore dans les secteurs situés de part et d'autre de la rue d'orléans (haute et basse).

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