Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Oran : la ville qui ressemble à une araignée sans corps

Posted by on Mai 4, 2013

eugène cruckM. Marcotte de Quivières se plaint :

Oran ressemble à une araignée sans corps.

C’est Eugène Cruck qui l’écrit dans son livre “Oran et les témoins de son passé”, un vieil ouvrage d’un peu plus de 300 pages dans lequel il parcourt de manière assez libre le patrimoine d’Oran tel qu’on le découvre dans les années 50.

Sauf qu’à la fin du livre, il s’intéresse à des personnages qui ont traversé le vieil Oran, et notamment celui du XIXème siècle.

M. Marcotte de Quivières, par exemple, inspecteur des Finances qui séjourne à Oran au cours d’une mission, décrit la ville telle qu’il la voit en 1844, dans son ouvrage “deux ans en Afrique” :

“L’aspect d’Oran, ses habitants, leurs mœurs, leurs allures sont tous différents de ceux d’Alger. Oran, situé à la fois au bord de la mer et dans les montagnes, ressemble au premier coup d’œil à une de ces grandes araignées que l’on nomme faucheux, mais avec cette différence qu’Oran est une agglomération de pattes jetées de ci, de là, sans être réunies à un centre commun, le corps.

oran Lycée Lamoricière 1900

Oran – Lycée Lamoricière et ravin de l’oued Rouina vers 1900 – Grandes artères et petites routes, toujours en pente, entrecoupées de ravins boisés. (source geolocation)

Cette disposition ajoutée au peu d’élévation des maisons, donne à la ville une étendue beaucoup plus grande que ne le comporte le nombre de ses habitants. Les vides sont occupés par des ravins boisés, quelques ruines et de larges rampes en forme de boulevard, sans lesquelles les voitures ne pourraient circuler. A part ces rampes, les rues sont fort étroites, peu nombreuses et toujours il faut grimper ou descendre à pic.” (Cité par le Colonel Derrien)

en 1872, c’est un brillant chroniqueur du journal “L’Akhbar” (Alger), Monsieur Charles Desprez, qui vient faire un tour du côté d’Oran. Il en sortira un “très vivant récit de voyage écrit en 1872”.

“Sa première visite est pour la promenade de Létang […] Le voici à l’extrémité Est de la promenade. De ce qu’il avait sous les yeux, il ne reste plus rien” :

Oran-Ravin-Ain-Ruina-depuis ravin blanc copie

“Soudain, nous dominons les premiers plans de la baie à plus de cinq cent pieds de haut : ici l’usine à gaz, là le chemin de fer que l’on s’occupe de finir ; plus près, la plage sablonneuse de Karguentah et son établissement nautique ; à nos pieds même, enfin, et découpant sur l’azur sombre des flots de ses plates-formes jaunies et ses créneaux ébréchés par le temps, le fort de Sainte-Thérèse”.

Alors vu de loin, comme ça, en carte postale ou depuis la promenade de Létang, c’est bien joli, mais vu d’en bas, la question qui se pose est très prosaïque : comment fait-on pour remonter ?

En mai 1871, seules les marchandises arrivent sur les terres-pleins du port grâce à un tunnel qui est percé sous le fort Sainte-Thérèse. Les voyageurs doivent s’arrêter au niveau de la plage de Kargentah, qui se trouve en contre-bas du ravin Aïn-Rouina, même si je ne la vois pas sur la carte postale. Je ne vois pas non plus le Lycée Lamoricière, donc on doit être avant 1871.

Petit âne tiré sur le "caminico la muerte"

Petit âne en route sur le “Caminico la muerte” – Pas très rassurant.

Je ne sais pas trop comment remontaient les plagistes de Kargentah, sûrement à pied puisque les premiers omnibus traînés par deux chevaux font leur apparition en 1881, ou peut-être à dos d’ânes, ces premiers “taxis” oranais (plus exactement à pied, à côté…)

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Eugène Cruck, dans une note de bas de page :

“Pendant longtemps, les petits ânes algériens ont rendu d’inappréciables services aux Oranais, alors que les moyens de transport faisaient défaut pour les promenades hors de la ville.

Ces modestes animaux, doux et tranquilles, philosophes désabusés, se nourrissaient de peu ; de simples chardons poussant dans les fossés des vieux chemins… En bref, de remarquables, économiques et sympathiques  quadrupèdes.

On savait les trouver toujours en certains points de la ville, par trois ou quatre, portant à cheval sur le dos deux énormes coussins en alfa destinés aux paquets encombrants.

Le dimanche, ils étaient loués, avec leurs propriétaires, par les familles qui se rendaient, pour la journée, dans la forêt des Planteurs ou sur le plateau du Marabout. Ils transportaient à la fois les paniers de victuailles et les enfants en bas âge…

Ils furent les premiers “taxis oranais…”

Par contre, pour ceux qui arrivent par le port, du côté de la Marine, et qui veulent remonter jusqu’à la place Foch, c’est plus simple à partir de 1881, puisque les premiers omnibus font donc leur apparition…

Omnibus imperiale

Omnibus à impériale par David W. Bartlett. (source : Tagishsimon sur Wikipedia)

Mais il vaut mieux être prévenu :

“Neuf fois sur dix, l’omnibus assurant la liaison du Port à la Place d’Armes s’arrêtait Place des Quinconces, non pour prendre de nouveaux clients, puisqu’il en avait toujours en surnombre, mais pour ordonner à tous les voyageurs de mettre pied à terre et de marcher derrière la voiture, ainsi vidée de son contenu, jusqu’au haut de la rue des Jardins.

Personne ne protestait ; cette petite promenade hygiénique étant implicitement prévue dans le contrat que représentait le petit ticket remis par le receveur de l’omnibus.”

En 1872 (quelques années plus tôt donc) Charles Desprez s’installe Hôtel de la paix, place Kléber.

Après s’être un peu rafraîchi, il sort prendre l’air et regarde son plan. Petit problème, il ne trouve pas l’oued Er-Rahhi (raz-el-Aïn) indiqué en bleu.

“C’est l’Oued Er-Rahhi que vous cherchez ? Nous sommes à cheval dessus ; il coule sous votre hôtel même  et si vous aviez l’oreille fine vous pourriez entendre le tic-tac du moulin Caussanel, autrefois de Canastel, qu’il fait tourner dans les caves.

oran place kleber prefecture

Vue sur l’hôtel de la Paix de la place Kleber depuis l’ancienne préfecture (photo Toufik G.)

L’oued gênait la circulation, il mettait obstacle à l’expansion de la ville dont les deux moitiés, séparées par lui, cherchaient depuis longtemps à se rejoindre : on l’a couvert d’un tunnel.

Et c’est sur ce tunnel que s’étendent aujourd’hui la place Kléber et la rue Malakoff”.

Charles Despiez acquiesce : Décidément, c’est beaucoup plus intéressant qu’Alger ! (non, ce n’est pas vrai, c’est moi qui rajoute…)

Mais il est quand même très intrigué par tous ces Espagnols (qui, pour la plupart, ne sont pas encore naturalisés en 1872) habillés n’importe comment :

“… Les Espagnols, beaucoup plus nombreux qu’à Alger, y gardent plus longtemps leurs vêtements nationaux. On les voit circuler, gravement comme chez eux, avec les grègues blanches, les jambières de laine et la mante valençaise à pendeloques sur l’épaule.

Ceux auxquels leurs moyens permettent des habits français ne les porte néanmoins qu’après leur avoir fait subir certaines variantes d’accord avec le goût ibérique, très enclin, comme on sait, au papillotage, à l’effet.

Mante en velours de soie, doublé ottoman couleur pêche claire. Col à frou-frous, généreuses applications de perles et de pendeloques. Boucle de cape assortie et cousue, plaquée argent. Sans griffe. Circa 1892-1893

Mante en velours de soie, doublé ottoman couleur pêche claire. Col à frou-frous, généreuses applications de perles et de pendeloques. 1892-1893 (source lepaondesoie)

Ainsi, leurs cravates sont tissés d’or ou de filigrane, leurs redingotes soutachées de passementeries voyantes, leurs bottines piquées d’arabesques multicolores et leurs chaînes de montre tellement chargées de médaillons, bagues, cachets et autres menues breloques qu’on dirait moins un ornement qu’un étalage d’orfèvrerie”.

On voit déjà tout ce qui fait la différente entre Alger et Oran : d’un côté la ville française, de l’autre, la ville espagnole. Et une certaine forme de mépris réciproque.

J’aurais bien aimé trouver la “mante valençaise” à pendeloques, mais pour l’instant, c’est sans succès.

Il faudra donc se contenter d’une mante parisienne portée vers la fin du XIXème siècle, à la sortie d’un opéra. Je n’ai aucune idée de la ressemblance éventuelle. Amis érudits, soyez les bienvenus et n’hésitez pas à faire part de vos lumières, ça se passe en bas de l’article dans les commentaires.

En attendant de se remettre de ses émotions, Charles Desprez flâne dans les rues, et comme il fait beau, il lève la tête pour avaler une grande bouffée d’air et mieux gonfler ses poumons d’importance.

Lorsqu’une sorcière saisit son poignet pour lui déchiffrer les lignes de sa main : “Tu vas te perdre dans la ville, mon ami, et tu vas très vite rentrer dans ton pays.”

Il est Calle de las brujas.

02_PLAN D ORAN 6000X4000 copie

Plan du site Oran des années 50 modifié

Il fuit éperdument dans la ville, et prie Calle del amor de Dios (rue Montebello), apprend le violon au Barrio de los gitanos (rue Tagliamento), s’enivre Calle de la Parra (rue de Dresde), se restaure Plaza del mercado o de la verdura (petite place de la rue Ponteba), se fait beau Paseo del principe y de la princesa (Boulevard Oudinot), rase les murs Calle principal de la Carrera (rue du Vieux-Chateau), tente de s’évader Calle de Canastel (rue Philippe), et finit épuisé Calle de la Amargura (rue de Ménerville ou de la Moskova).

Attention aux araignées, Charles…

Je crois qu’il n’est rien arrivé de très grave à Monsieur Desprez.

De retour à Alger, il rend public son petit journal de bord, dans lequel il a quand même noté toutes les bizarreries de ce lieu sauvage, pour ne pas dire de sauvages.

Mais il ne peut s’empêcher de faire part de son mécontentement à Cabolo avant de partir.

Cabolo ?

Mais si ! Le gros bonhomme fort en gueule, au coin du boulevard Oudinot et de la rue du Vieux-Château, qui tient l’estaminet “Au chant des Oiseaux” !

“Tous les matins, il tapisse les façades de son établissement de nombreuses cages d’oiseaux, qui font entendre un ramage étourdissant…”

Impossible de se rendormir à l’hôtel de la Paix.

La dure vie d’un Algérois à Oran.

 

Paul Souleyre.

NB1 : En ce qui concerne les transports à Oran, il y a vraiment une page passionnante sur le site de JC Pillon, et qui rappellera sûrement des souvenirs à pas mal d’entre vous. Pour les oranais d’aujourd’hui, c’est le grand retour du tramway. Merci Abdelbaki Fellouah pour le parallélisme des photos !

Croisement du Boulevard Clémenceau et du Boulevard Magenta, derrière la Cathédrale, près du Square Garbé
tramway_atramway_b

NB2 : Une galerie de photos de costumes de la région espagnole de Valence (Merci Lionel)

image_groupe_cdha_blog

* * *

1 – Quelqu’un sait-il où je pourrais trouver des images de tous ces habits espagnols ?…

2 – La Calle de las Brujas existe mais je ne sais pas à quelle rue actuelle de la Marine elle correspond…

 

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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est un petit bout d’ambiance oranaise au XIXème siècle et l’angle celui de la visite légère d’un algérois en terre rouge. Le royaume de l’anecdote. Ne surtout pas s’en priver. Plus on connait un lieu et plus l’anecdote est facile à rendre.

Ecriture : Les anecdotes sont simples à lire et permettent (peut-être) davantage de longueur.

Transmission : Pas évident de transmettre le XIXème siècle (mais nécessaire). Très différent de la révolution technique du XXème siècle, sans parler de la révolution technologique actuelle. Ce sont des mondes qui commencent vraiment à paraître loin.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

14 Comments

  1. nb
    -les rampes sont les "ramblas" des plans espagnols du 18ième , construites sur les anciennes ravines du murdjadjo
    -pour aller à la plage de kargentah , il fallait emprunter un caminico pour la playica qui longeait les murs du lycée
    -du port à la vieille ville restait les chemins et ruelles espagnoles au pied du rosacazar"raz el ksar" -le cap fortifié par les cartaginois , les romains…
    -les sorcières diseuses de bonne aventure étaient les gitanes

  2. bravo à Paul pour ses recherches et trouvailles

  3. Donc la calle de las brujas devrait logiquement se trouver dans le Barrio de los gitanos. Mais où précisément ? je ne sais pas… Parce que c'est la rue Tagliamento elle-même qui autrefois s'appelait le Barrio de los gitanos. Autre chose : est-ce que tout le monde remontait à pied par la petite route de la plage le long des murs de Lamoricière ? pas de moyen de transport un peu moins ardu ??

  4. du lycée à la playica ,du port à la vieille ville par la marine

  5. Je pensais que la convivialité pieds noirs était de mise… responsabilité ? Waouuuu !!! pieds noirs vous ? des pieds noirs comme ça je m’en passe… Hasta la vista…!

  6. Ce commentaire s’adresse-t-il à moi ou à quelqu’un d’autre ?

  7. très intéressent blog bon courage

  8. Salut Paul,

    c’est impressionnant ce petit voyage historique sur ma ville ORAN dont je ne connais malheureusement que si peu de chose.
    Je vous offre mes services en cas de besoin en terme de photos récentes
    sur Oran, j’irai moi même les prendre si nécessaire pour vous.

    Un grand merci à vous et 1000 salutations d’un Oranais.

  9. Merci Smail. Et merci beaucoup pour cette proposition. Au cours de l’écriture, j’ai rencontré pas mal d’Oranais actuels qui tous ont très gentiment pris des centaines de photos pour moi ! Je suis submergé et comblé. Mais je garde la proposition dans un coin de ma mémoire. Merci de votre passage sur le blog et de ce mot qui me touche. A bientôt.

  10. Bonjour Paul,
    J’ai apprécié cet article dans le cadre de mes recherches.
    Ecrivain oranais, je viens de publier mon troisième roman,
    “Le Désert des reines” (éditions MPE), récit qui se déroule à Oran et à Biskra fin années 1980.
    Je travaille sur le 19ème siècle à Oran, quartier musulman. Pas facile.
    Cordialement à tous,
    Jean-Marc Barroso

  11. Merci pour ce commentaire. Très difficile de travailler sur les quartiers musulmans parce qu’il ne reste pas vraiment de traces écrites. Quel quartier au juste ? Ville Nouvelle (ex Village Nègre) ? Les Planteurs ? Lamur ?

  12. Bonjour Paul
    tout d’abord, je tenais à vous felliciter pour la qualité des documents publiés mais surtout pour la qualité des échanges sur ce blog.
    Vous réussisez toujours à élever le débat et vous faites prevue d’une grande rigueur et d’honneteté dans le traitement des informations que vous recevez.
    Je prepare en ce moment une presentation concernant les Juifs à Oran. Je suis à la recherche d’un plan ou d’informations détaillées concernant la localisation des Juifs à Oran entre 1503 et 1669 (présidio espagnol) et ensuite de 1732 à 1792 (présence turc)

    Merci par avance pour votre retour

    E.B.

  13. Merci pour cet agréable commentaire ! Malheureusement, je suis en ce moment en pleine préparation de déménagement et une grande partie de mes livres se trouvent dans des cartons… Cela dit, je ne crois pas que j’aurais trouvé votre bonheur. Je ne sais pas où j’aurais pu chercher. Je ne vois qu’un livre dans lequel j’aurais peut-être fouillé (mais si vous préparez une intervention sur les Juifs d’Oran, j’imagine que vous devez connaître) c’est celui de Jean-Frédéric Schaub “LES JUIFS DU ROI D’ESPAGNE. Oran 1509-1669”. Je ne suis pas historien, juste un petit amateur, je ne détiens pas de documents particulièrement spécifiques. Encore désolé. P.S.

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