Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Le chat noir du musée Nessler

Posted by on Mar 13, 2013

Constant Louis Nessler (source : Geneviève Nessler-Pont sur le site Oran des années 50)

Constant Louis Nessler (source : Geneviève Nessler-Pont sur le site Oran des années 50)

Au royaume des merveilles disparues, il y a le musée Nessler.

Il est un peu aux musées d’Oran ce que le Casino Bastrana est aux théâtres, une légende fantomatique.

Un bâtiment dont on entend parler, qui ère dans l’histoire de la ville, mais qui n’a plus de réalité sensible.

On pouvait le trouver Boulevard de l’industrie, à deux pas d’un autre fantôme tout aussi légendaire, le caravansérail.

Pour être précis, l’entrée se trouvait Boulevard de l’industrie, à la sortie de la rue du cirque. (voir carte un peu plus bas dans l’article)

Il suffit de regarder le musée Nessler pour se rendre compte qu’on a affaire à un musée hors du commun, totalement inclassable, et peut-être même un brin démesuré.

Il s’agit d’une demeure pompéienne.

Quand on en arrive à ce genre d’incongruité, on doit aller chercher plus loin qu’un soi-disant renouvellement des arts dans l’Ouest algérien, qui me parait tout à fait inapproprié dans le cas Nessler.

Il y a chez ce Monsieur Nessler une capacité que je reconnais assez bien pour la pratiquer moi-même à mes heures perdues, celle de fantasmer très fort autour d’une ville ou d’une époque révolue, dans le seul but de recréer par l’esprit un monde imaginaire où chaque ancêtre revient à la vie et se promène à nouveau dans des lieux familiers.

Donc Monsieur Nessler se fait construire une demeure pompéienne, sur un domaine acheté à la fin du XIXème siècle grâce à l’argent de son affaire d’importation de bois norvégien, et décide de l’aménager à son goût.

Musée Nessler - Le péristyle de Sophocle (source : Oran des anéés 50)

Musée Nessler – Le péristyle de Sophocle (source : Oran des années 50 – Noter les immeubles modernes qui dépassent de l’autre côté du mur.)

Constant Louis Nessler naît à Paris en 1856 et part pour l’Algérie à 25 ans, d’abord pour s’installer à Alger, puis très vite, à Oran. Mais ses racines sont lointaines.

Il est issu d’une famille protestante de Strasbourg qui émigre en Autriche lors de l’Édit de Nantes en 1685, et dont une partie revient plus tard en Alsace, puis à Paris. Son frère aîné Jules est resté à Vienne où il devenu directeur de la Compagnie Impériale et Royale “Vienne-Trieste”. (source Geneviève Nessler-Pont)

*

 

Je ne sais pas si Constant Louis Nessler avait l’intention de rejoindre l’Autriche un jour ou l’autre, mais à partir de 1867, l’Empire d’Autriche est défait et devient un double monarchie : l’Autriche-Hongrie.

Son Empire disparaît, et voilà Monsieur Nessler qui se met à fantasmer autour du premier de tous les Empires, le Romain.

Hypothèse toute fantaisiste mais suffisamment séduisante pour être prise en compte durant quelques lignes.

Constant Louis Nessler et sa soeur Fanny (source Geneviève Nessler-Pont)

Constant Louis Nessler et sa soeur Fanny devant les “Trois Grâces” (source Geneviève Nessler-Pont)

Dans son livre “Récits autour d’Oran”, Edgard Attias résume en quelques mots ce que pouvait être ce musée :

Nessler était avant tout un philanthrope dont l’âme généreuse pouvait seule, vers 1900, lui permettre de réaliser une entreprise considérée comme folle. Il mit à la disposition de la population deux magnifiques salles remplies de tableaux de peinture, d’aquarelles, de pastels, d’ouvrages de bois, de bronze, d’émaux qui formaient un ensemble éclectique favorable à l’étude de l’art ;

Un jardin de style gréco-romain ponctué de sculptures remarquables, avec une scène en plein air pour les représentations classiques et un emplacement destiné aux danses rythmiques ; une salle de musique et de conférences ; une autre réservée aux oeuvre des peintres orientalistes ; une bibliothèque, enfin, très  judicieusement montée.

Musée Nessler (source Oran des années 50)
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Nessler est consul (commercial) Impérial et Royal d’Autriche-Hongrie (donc il s’est fait à la disparition de l’Empire d’Autriche), puis plus tard, consul du Pérou et de l’Uruguay. Il voyage un peu partout et ramène des oeuvres pour son musée du Boulevard de l’Industrie.

*

Il accueillera les grands de ce monde, à commencer par guillaume Apollinaire tombé amoureux d’une certaine Madeleine Pagès, qui séjourne à Oran du 26 décembre 1915 au 10 janvier 1916.

Emplacement de l'ancien Musée Nessler (Google Earth modifié)

Emplacement de l’ancien Musée Nessler (Google Earth modifié)

Il y aura aussi la belle Sissi impératrice, la Reine Ranavalona III, ou encore Vincent d’Indy, compositeur.

Dans quelle mesure ce musée correspond-il aux besoins de la population oranaise, on peut se poser la question, d’autant plus qu’il n’était pas vraiment connu de ses habitants, davantage tournés vers le Musée Demaeght, Boulevard Paul Doumer.

 

Nessler est mort en 1947 et à peine trois ans après, son œuvre s’étiole. Déjà durant les dernières années de sa vie, le musée qui porte son nom avait perdu de son faste d’antan et bon nombre d’Oranais ne le connaissaient même pas.” (“Récits autour d’Oran”Edgard Attias)
Image de prévisualisation YouTube
Le musée Nessler était totalement anachronique, ne correspondait à aucun besoin de la population, et relevait du seul fantasme de son propriétaire obnubilé par la question de ses origines et la grandeur d’un empire déchu.

Personne ne s’y est intéressé par la suite. “C’est un bâtiment oublié et laissé à l’impitoyable morsure du temps, ce sont des oeuvres livrées aux intempéries.

Le musée a ruiné Constant Louis Nessler.

En 1962, le jardin n’existe déjà plus et la légende veut qu’un lycée ait été construit à son emplacement. A vérifier.

Ce qui n’est plus à vérifier par contre, c’est qu’un petit fantôme hantait les lieux depuis déjà pas mal de temps, et ne présageait rien de bon pour la demeure pompéienne.

Mes amitiés au chat noir du musée Nessler.

 

Paul Souleyre.

 

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* * *

Un tel musée à Oran avait-il des chances de trouver sa place aux côtés du Musée Demaeght ?

 

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3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est le musée Nessler et l’angle, celui des bizarreries de la nature humaine. Les cas spéciaux (et légèrement mégalomanes) valent toujours le coup d’être évoqués. Surtout s’ils élèvent des chats noirs.

Ecriture : Beaucoup d’illustrations et de citations à caler dans le texte qui ne doit pas pour autant perdre sa dynamique.

Transmission : Les mégalomanes transmettent-ils quoi que ce soit ?…

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

14 Comments

  1. Ce musée abritait aussi des écoles de musique, de danses, j’ai des amies qui l’ont fréquenté.

  2. Les archives de ce musée se trouvent au musée Zabana

  3. Paul..je ne pense pas que c'est l'endroit exact du musée Nessler que tu a mentionné sur la carte Google mais plutôt l'autre
    coté du boulevard directement en face de la rue du cirque aujourd'hui un école primaire

  4. Je n'avais pas fait gaffe à la carte effectivement , le musée est là où le signale Abdelbaki Fellouah, du coté des casernes, il y des cours mtn

  5. Je viens de corriger la carte. Tu me diras si c'est bon.

  6. Carte corrigée. Je pense que c'est bon. C'est quoi comme école d'ailleurs à cet endroit ?

  7. oui la cour de droite

  8. LA PHOTO QUE JE T´AI ENVOYE DEU MUSEE DE NESSLER AVEC LA CNT – je n´ai pas de date et j´aimerai la situer- selon les indication Mr,Nessler meurent 1947- quand le musee ferme ses portes ?

  9. J’ai un tableau de H. Legagneur offert par C.L Nessler en 1922 à ma grand-mère. Tableau trés curieux. Je comprends maintenant pourquoi.

  10. Je serais vraiment très curieux de voir ce tableau !! Simple curiosité. Oui, ce Monsieur Nessler est un étrange personnage. Mais il en faut. Ils sont souvent à l’origine d’œuvres qui sortent de l’ordinaire.

  11. J'allais tous les jeudis au Musée Nessler dans mon enfance et adolescence, car mon grand père J. C.Scali y tenait un bureau et s'occupait des œuvres destinées aux familles nombreuses dont je faisais partie avec mes sœurs. Nous y allions ainsi que toutes les familles nécessiteuses pour la rentrée des classes et mon grand père distribuait les fournitures scolaires gratuitement. J'étais très impressionnée par cet endroit merveilleux, ses jardins, ses statues, cette végétation, ses salles immenses et luxueuses. A l'entrée les 3 grâces trônaient et je me souviens aussi de la louve noire qui allaitaient les jumeaux Romullus et Rémus.. C'était un endroit magique. Dommage qu'il ait disparu ainsi.

  12. C’est la première fois que j’entends parler de ce musée. Dommage qu’il n’existe plus. Cela devait être un endroit atypique en plein Oran, érigé par un personnage qui l’était tout autant. Et dans ce lieu se perpétuait ce besoin de partage que Monsieur Scali honorait par la distribution gratuite de fournitures scolaire. Et si j’ai bien saisi de nos jours ce serais un lycée qui serait construit à l’emplacement du musée Nessler. Le partage continue sa route.

  13. J’ai souvent été au Musée Nessler aux auditions de piano que donnait Mlle Mathieu. Le niveau était d’ailleurs excellent. J’étais enfant et j’écoutais très impressionné sous un énorme tableau accroché au mur près de moi, style Léonidas aux Thermopyles et sur le côté, je lisais le nom du peintre “disparu aux Eparges en 1915”. Ces quelques mots terribles m’ont toujours marqué, d’autant que j’ai 2 oncles qui ont aussi “disparu” l’un à 20 ans en 1915 à la Frontière macédonienne, l’autre à Hué face aux japonais en 1945, à 31 ans.

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