Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Le millénaire d’Oran face au mythe pionnier

Posted by on Août 26, 2012

Fête millénaire-d-Oran et mythe pionnier

Prière de redemander l’ordonnance au pharmacien

C’est dans le livre de Alfred Salinas que j’ai rapidement aperçu un paragraphe sur le millénaire d’Oran en 1902.

En 1902, par un beau dimanche d’avril, la célébration du millénaire de la ville tenta d’aller au-delà des trajectoires individuelles.

Elle voulut  mettre en évidence non seulement la passion qui unissait les diverses communautés, mais également ce sentiment d’appartenir à une même histoire et à un même collectif, l’impression de faire partie d’un même destin et d’une même dynamique.

Personne ne fut exclu des festivités commémoratives. Un cortège des chars fleuris transportant des jeunes filles tout de blanc vêtues sillonna les principales artères devant une foule bigarrée et admirative. Les chars représentaient l’arrivée en 902 des Pères fondateurs sur leurs navires.

A travers cette mise en scène, les organisateurs de l’époque semblaient faire l’analogie avec ce qui s’était passé aux Amériques au XVII° siècle lorsqu’une centaine d’immigrants européens débarquèrent en 1620 du navire anglais “Le Mayflower” pour s’installer sur la terre du Nouveau Monde.

millenaire d'Oran 1902

Programme des festivités du millénaire d’Oran – avril 1902 (site de JC Pillon qui possède tout absolument tout)

Mais il y avait aussi, accompagnant les chars, des troupes de cavaliers arabes sanglés dans des tenues traditionnelles du plus bel effet, tandis qu’un orchestre de bédouins tambourinait au beau milieu d’un défilé.”

J’aime beaucoup Salinas.

Il touche très vite le coeur des festivités là où d’autres vont se laisser impressionner par les batailles de fleurs et de confetti, les cavalcades historiques ou les fêtes vénitiennes dans le port. (voir le programme des fêtes ci-contre)

Le Mayflower.

Les pionniers américains

Evidemment, les organisateurs savent ce qu’ils font : ils consolident le mythe pionnier et l’ancre bien fort dans toutes les têtes.

Il ne faut pas trop s’étonner si les américains d’aujourd’hui s’intéressent de près au monde pieds-noirs, les deux groupes ont tout bâti sur l’idée qu’ils étaient des pionniers.

De par le mythe historique qu’ils se sont construits et qu’ils se transmettent consciencieusement de génération en génération, les américains sont persuadés d’être des aventuriers dans l’âme, des gens hors du commun, hors des sentiers battus (pionniers, en somme), ce qui leur confère une incroyable force d’entreprendre dont toute la planète fait les frais à travers Hollywood, Apple ou Microsoft.

Quand on regarde ensuite sur Youtube l’américain moyen, on se rend compte qu’il est dans le schéma classique et pas plus pionnier que mon voisin : il a une maison, une femme, des enfants, un chien et une piscine.

Mais ce n’est pas bien grave ; dans l’âme, il se sent pionnier.

Il a du faire lui aussi son centenaire en fanfare, regarder les jolies filles défiler à bord d’un Mayflower à roulettes, et se dire qu’il descendait du bateau pour conquérir le nouveau monde.

Qu’il était un type hors du commun, quoi.

Quand on grave des choses comme comme ça dans la tête des gens, c’est très compliqué par la suite de les ramener sur terre pour leur expliquer que c’était une blague, un truc idéologique mis en place pour leur insuffler la force d’entreprendre nécessaire à toute conquête de territoire.

Je souhaite bien du plaisir à celui qui tentera de convaincre l’américain qui promène son chien en mâchant du chewing-gum qu’il est un type normal.

A bien des égards (et les américains ne s’y trompent pas) la communauté pieds-noirs ressemble au peuple américain.

Les individus sont fiers, grandes gueules, persuadés de détenir la vérité et convaincus qu’ils peuvent changer le monde…

…avec un blog de pacotille.

 

Paul Souleyre.

PS : Jean-Jacques Jordi évoque ce mythe dans un entretien très intéressant  donné au journal La Croix le 2 mars 2012.

 

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* * *

Et vous,  êtes-vous sensible au mythe pionnier ?

 

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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est ici le millénaire d’Oran et l’angle celui du mythe pionnier. Toujours chercher les mythes. Ils révèlent les profondeurs…

Ecriture : Il est évident ici que je partais sur le millénaire d’Oran avant de me rendre compte que ce millénaire était profondément lié au mythe pionnier et donc parfaitement idéologique. A partir de là, il faut pointer du doigt l’idéologie

Transmission : 110 ans après le millénaire d’Oran, voilà que je me sens pionnier sur Internet… On ne se débarrasse pas comme ça de certains mythes familiaux 😉

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

4 Comments

  1. La grosse différence avec la conquête américaine, c’est le sort des populations autochtones. Les Indiens ont quasiment été exterminés aux Etats-Unis, comme ils le furent d’ailleurs en Amérique latine par les Espagnols (volontairement ou par la maladie, le travail forcé). En Algérie (nom donné par la France en 1838 ne l’oublions pas…) on est passé d’une population estimée de 1 million et demi / 3 millions “d’indigènes” en 1830 à plus de 9 millions en 1962… On est loin, très loin, du génocide avancé par certains ! Une population au minimum triplée en un peu plus d’un siècle, c’est suffisamment rare à cette époque pour être signalé. Le propre ancêtre d’Arnaud Montebourg, l’agha de Frenda Ould Kadi, offrit à la France plusieurs milliers d’hectares en remerciement des soins apportés aux populations placées sous son autorité et qui étaient décimées par la maladie (c’est là d’ailleurs que fut créée la ville de Lourmel). Ca fait un peu cliché “bienfaits de la civilisation”, mais c’est pourtant une réalité. Le terme pionnier ne me choque pas. Si je lis la définition de ce mot ” personne qui défriche les contrées inhabitées”, le terme s’applique bien à tous ces petits colons qui ont passé leur vie à épierrer ou assécher des marais. Autre différence notable avec les Etats-Unis c’est le transfert des richesses. L’Angleterre cherchait (sur le plan économique) à avoir des débouchés dans ses colonies, la balance commerciale était largement en sa faveur. C’est totalement l’inverse avec l’Algérie. Il suffit de consulter les archives à ce sujet. La France a beaucoup plus (mais vraiment beaucoup…) injecté d’argent en Algérie qu’elle n’en a retiré. Même sur la fin, voir par exemple le plan de Constantine de 1958 … des investissements pharaoniques. Ce n’est pas un hasard si celui dont je ne souhaite même pas prononcer le nom était si pressé de se débarrasser de ce qu’il nommait le “boulet algérien”…

  2. Merci pour ces commentaires Lionel.

    NB : aussi incroyable que cela puisse paraître, ce blog avait 61 lecteurs jeudi, 91 vendredi, et 68 samedi. Donc tes commentaires ne se perdent pas dans la nature. Mille fois merci, même si, comme tu le sais, je ne suis pas toujours d’accord avec tes prises de positions. Mais les enfants de pieds-noirs qui s’expriment sont tellement rares. Demain, je prépare un article sur les “pieds-nègres”, ces enfants de pieds-noirs qui essaient d’écrire sur leurs parents et qui se demandent comment faire pour ne pas être QUE les nègres d’une parole qui leur arrive d’en haut… Je compte sur toi pour animer le débat où nous ne serons sûrement que deux 😉

  3. J’ai hâte de le lire… Joute en perspective… Le terme “Pieds-Nègres” me semble d’emblée sujet à controverse. Pourquoi en portant la parole de nos parents serions-nous des “nègres” puisque nous parlons de NOTRE histoire, de celle dont nous sommes issus ? A titre personnel, j’écris sur ce que j’estime être MON univers, le monde auquel j’appartiens. Je ne porte pas la parole d’en haut, celle de nos aînés, et quand je ne suis pas d’accord je le fais savoir (Masseube en est un exemple). Le vrai problème réside en fait dans la légitimité de ceux qui s’expriment au nom de tous, certains ayant monopolisé le discours alors qu’ils ne représentent qu’un infime pourcentage de “notre communauté”, mais là c’est un autre débat. “Pieds-Nègres”… “Village nègre”… allons-nous devenir les héritiers d’Aimé Césaire ?!!!!!!!!!

  4. Tu verras pourquoi je parle de pieds-nègres… Mais il y a joute en perspective, en effet !!!
    Merci de ta présence et à demain !

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