Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Les ballons pieds-noirs

Posted by on Juil 4, 2012

Ballons pieds-noirs

Ballons pieds-noirs

La question de l’identité pieds-noirs s’est posée à moi de manière inattendue ce week-end au colloque de Masseube.

C’est le matin, au petit-déjeuner, je ne suis pas très frais même si j’ai bien dormi, je remarque à quelques pas de la table où je suis installé quelqu’un qui a la lourde tâche de devoir gonfler une bonne centaine de ballons.

Je suis toujours attiré par les petites choses totalement inintéressantes.

Donc je regarde avec passion le bonhomme et sa machine à gonfler des ballons. Il est accompagné d’une assez belle dame qui s’occupe ensuite de les rassembler pour en faire des sortes de bouquets multicolores.

Je cesse de regarder l’homme et la femme et mon regard se porte sur les ballons. Je scrute ces deux pieds noirs sur lesquels sont inscrits les dates du cinquantenaire : 1962 sur le pied gauche, 2012 sur le pied droit.

Et la question se pose à moi : vas-tu en ramener à tes filles ?

La réponse arrive en même temps que la question : non.

A partir de là, je suis très troublé. Je plonge dans mon bol de café. Puis je tourne mon regard vers la vieille dame en face de moi. Une vieille dame d’une délicatesse inouïe. Je lui souris mais je ne peux plus lui parler. Je viens juste de comprendre que je ne peux pas transmettre l’identité pieds-noirs.

*

 

Toute l’année, j’ai dit à mes collègues que mes parents étaient pieds-noirs. Mais l’ai-je dit à mon propos ? Ai-je dit me concernant : je suis pieds-noirs. Je n’en suis pas sûr. Mais ce n’est pas impossible parce que ça ne me pose pas de problème. Tout le monde le sait. Et tout le monde s’en fiche. Ceux qui m’entourent sont à des années-lumières du problème pieds-noirs. Ils ont d’autres soucis en tête.

Le problème n’est pas là. C’est sûr. Il est ailleurs.

Et je sais où il est parce que je l’ai entraperçu, très fugitivement. Il peut se résumer en une phrase :

je ne vais pas imposer ça à mes enfants.

Je ne vais pas imposer toute cette lourdeur, toute cette souffrance, toute cette nostalgie, à mes enfants. Ce n’est pas possible.

Et je comprends tout à coup pourquoi mes parents ne m’en ont pas parlé.

 

Paul Souleyre.

 

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* * *

Et vous, avez-vous déjà regardé quelqu’un gonfler des ballons ?

 

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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est l’identité pieds-noirs. L’angle est celui de la transmission à travers les choses les plus insignifiantes. Plus une chose est insignifiante, plus elle est révélatrice. Il faut traquer l’insignifiant.

Ecriture : L’écriture doit suivre le cheminement intérieure de la découverte du problème. Ce cheminement là est crucial. Il faut absolument le raconter. L’erreur est d’aller directement au but parce qu’on ne comprend pas comment les problèmes surgissent. Or c’est dans le surgissement de ces problèmes que réside leur profondeur.

Transmission : L’amour pour ses enfants est l’entrave à toute transmission.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

3 Comments

  1. Nos parents ont effectivement peu parlé. D’une part parce qu’ils étaient trop occupés à se rebâtir une vie, ensuite parce que, pour la plupart, ils ont voulu nous préserver. Par ailleurs, et toute proportion gardée, c’est un peu comme les rescapé des camps de la mort qui durant des années n’ont rien raconté de crainte qu’on ne les croie pas. Cette chape de béton sur le drame des Pieds-Noirs, qu’ils se sont imposée eux-mêmes, que les media et la société leur ont imposée, ne doit-elle pas être au contraire soulevée ? N’est-ce pas aux descendants de rompre le cercle infernal du mutisme de leurs parents en prenant eux-mêmes la parole, la restituant ainsi d’une certaine manière aux leurs ? Nul enfant juif, nul enfant arménien n’ignore la tragédie qui a touché les siens. Et ils sont très nombreux aux diverses cérémonies du souvenir. Ce n’est pas tant ce que l’on transmet qui pose problème (car au final l’histoire des peuples, comme celle des familles, est une succession de drames) mais la façon dont on le fait et les enseignements que l’on en tire. Tout enfant a droit à SON histoire, celle d’où il vient. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra se construire harmonieusement. Eluder une construction qui repose sur un contexte familial douloureux est certes plus facile mais c’est un peu comme monter un mur sur des fondations pas assez profondes. Et tôt ou tard… La preuve, tu pars actuellement dans cette quête, tu veux savoir. Ce besoin se fait, comme chez moi, presque obsessionnel. Doit-on reproduire le même schéma que nos parents, ne pas transmettre dans un souci de protection, pour finalement se rendre compte que ce silence est plus “traumatisant” que la vérité elle-même ? Il y a enfin un autre point important. La mauvaise image des Pieds-Noirs dans laquelle nous avons grandi, imposé par les media, par l’école elle-même et qui fait que, consciemment ou non, nombre d’entre nous ont honte de leurs origines et préfèrent ne pas s’en réclamer. Chanter Les Africains, pour répondre à ton message d’hier, c’est justement assumer cette histoire. Ecoute bien les paroles, détache-toi du fait que ce soit un chant militaire. Ces paroles parlent de NOS grands-pères, c’est une partie de notre généalogie qui se déroule dans ce chant. Une partie de notre histoire dont au contraire nous pouvons être fiers.

  2. Comme je te l’ai déjà dit de vive voix, je ne me pose plus la question en terme moral : est-ce bien, n’est-ce pas bien. J’observe et je constate ceci ou cela et je relève la question.
    En l’occurrence, ici, je relève le fait que j’ai cherché à protéger mes filles de cette lourdeur ambiante. Mais je ne leur cache rien non plus. Je fais tout au grand jour. La preuve : ce blog.
    Je n’ai pas non plus à avoir honte ou à être fier de quoi que ce soit. Je regarde tout ça et je cherche à écouter de quelle manière les choses résonnent à l’intérieur. Là, je constate que si je ne cache rien de mon histoire (ma fille était à côté de moi lorsque j’ai discuté avec ma soeur pendant une heure et demi des pieds-noirs, des algériens et de cette histoire) je ne tiens pas non plus à en faire un étendard et partir dans je ne sais quelle transmission agressive. Ma transmission (à tort ou à raison) sera passive. Mes filles ont sous les yeux un père qui s’agite beaucoup et elles peuvent regarder et poser toutes les questions qu’elles veulent. Par contre, je n’irai pas, moi, leur dire, il faut absolument que vous m’écoutiez, ce que j’ai à vous dire est très important, etc. A mon sens (mais c’est un avis personnel) ce serait totalement contre productif. Elle prennent connaissance de cette histoire de manière indirecte et elles voient que je n’en ai pas honte. Elles comprennent aussi sans bien le comprendre qu’il s’est passé des choses graves, tout est à disposition, rien n’est caché.
    Quant à moi, je le dis et je le répète une fois de plus, je ne suis pas pieds-noir, je n’ai jamais connu ni l’Algérie ni l’exil. Je suis un enfant de pieds-noirs. Et ce n’est pas du tout la même chose. J’ai créé un mot qui n’aura probablement aucun avenir mais qui a pour rôle d’être à disposition quand j’en ai besoin : je suis un alboran. Je suis de cette petite île perdue dans la mer d’Alboran entre Almeria et Oran, de ce pays de nulle part, entre deux terres fermes. Je transmets aux gens qui le désirent, à commencer par mes filles, cette expérience-là, de l’enfant de pieds-noirs qui n’est pas pieds-noirs.

  3. Juste une question, si tu n’es pas Pieds-Noirs… te sens-tu alors Français à part entière ? Moi non… On parle d’identité, de quête, et le problème est justement là. Ni réellement Pieds-Noirs puisque n’étant pas nés en Algérie avant 62, ni réellement “Français de France” puisque nos parents sont Pieds-Noirs. Nous sommes une génération “bâtarde” (quelle horreur ce mot !). Alors, pour ne pas rester dans ce “flou”, je choisis d’être Pieds-Noirs. Etre “Alboran” n’est-ce pas justement se poser encore la question et ne pas pouvoir y répondre ? Nous sommes par ailleurs à moins de 24 heures du cinquantenaire du massacre d’Oran (un fait unique dans l’Histoire où une armée n’est pas intervenue, sur ordre du sommet de l’Etat, pour sauver ses nationaux) et le problème se pose je crois aussi sur le plan moral. @+ au téléphone

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