Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Le 5 juillet 2012

Posted by on Juil 5, 2012

Le 5 juillet 1962 est un jour très spécial à Oran. Le 5 juillet 2012 le sera pour moi, 50 ans plus tard.

Le hasard porte à comparer l’incomparable donc il ne s’agira pas de comparer mais de faire signe.

Je dis aujourd’hui  au revoir à ma communauté pour en rejoindre une autre tout aussi complexe, la communauté des gens qui ont des parents pieds-noirs et qui n’en comprennent pas l’histoire.

Je salue ici les gens avec qui j’ai travaillé quotidiennement pendant plus de dix ans. Je vous aime.

Et je salue ceux qui m’accueillent pour mettre au jour ce qui se cache. Je vous aime aussi.

Mais je sais déjà que ce ne sera pas simple.

Je voudrais tant pouvoir nommer les uns et les autres. Mais cela m’obligerait à mettre côte à côte des personnes qui n’ont pas forcément envie de l’être. Ainsi va la vie –la mienne en tout cas– toujours à vouloir rassembler ce qui ne veut pas l’être.

Je suis marqué par la philosophie et ce qui fait son coeur : la contradiction. Tout ce qui ne prend pas l’apparence d’une contradiction me semble faux ; tout ce qui accole deux termes contradictoires me parait vrai.

Les pieds-noirs / Les algériens

Une histoire d’amour-haine qui ne s’arrêtera guère qu’à la mort des premiers. Et on s’en approche à grand pas.

Cette contradiction-là constitue pourtant mes racines. En disparaissant, c’est tout un monde qui disparait : le mien. Et pourtant, je ne suis ni pieds-noirs, ni algérien.

Alors qui suis-je ?

Je suis la barre de travers, “/” , le slash.

Je suis un “alboran” . Quelqu’un qui doit veiller à l’équilibre des termes sans quoi sa vie n’a plus de sens.

Lionel me reprochait de ne pas m’identifier à l’Algérie française. C’est vrai que je ne m’identifie pas à l’Algérie française quand il ne reste plus que des pieds-noirs. L’Algérie française, c’était un mixte fort contestable de pieds-noirs et d’algériens, mais c’était un mixte. Ce n’était pas un pays univoque.

A tous ceux qui me reprochent aujourd’hui de vouloir me rapprocher des algériens (et j’ai cru comprendre qu’il y en avait quelques-uns), je leur dis simplement que je reconstitue une Algérie française dans laquelle les uns et les autres sont cette fois-ci sur le même pied d’égalité en terme de considération.

Cette Algérie française imaginaire, elle est en moi, je m’y sens bien. Je parle quotidiennement avec des algériens. J’ai des contacts avec des tas de pieds-noirs. Ce pays-là qui ne sera jamais inscrit dans le droit international, c’est le pays de mes racines, le seul qui ait du sens pour moi aujourd’hui, le seul endroit du monde qui peut m’offrir une chance de retrouver le mixte de mes ancêtres, et de me ramener chez moi.

Le chant des Africains que je respecte n’a plus d’effet dans le présent.

Les pieds-noirs ne le comprendront peut-être pas.

 

Paul Souleyre.

 * * *

Le 5 juillet, pas de question.

 * * *

 

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commentaires

3 Comments

  1. A la lecture de ton texte, il me vient spontanément plusieurs réflexions.
    Une aporie n'est pas une contradiction. Elle y ressemble mais elle doit faire vivre les deux termes indispensables. Dans l'éducation, il y a un florilège d'apories. Celle que j'y rencontre souvent avec les jeunes, doit sans cesse tenir l'équilibre entre la mise en valeur de l'unicité de la personne donc des différences et d'autre part, la promotion d'un vivre ensemble donc gommer les différences. notre histoire illustre aussi cette aporie.
    Ils sont nombreux les PN que leur mouvement naturel porte vers les Algériens. Nous savons qu'il faut faire la diférence entre les criminels et un peuple qui a autant souffert que nous même si parfois il a été désorienté et s'est laissé emballé par l'illusion du grand soir et des boucs émissaires trop faciles. Notre histoire nous invite à avoir en la matière une grande prudence. Malheureusement certains d'entre nous se laissent bercer par la bien pensance, le "ça va de soi" qui est le creuset de toutes les violences. Je suis convaincu que l'histoire de l'Algérie Française c'est l'impensé de nos relations politiques actuelles et des forces sociales en présence.
    Quant à la symbolique que porte le chant des africains, c'est l'armée qui a fait la France, elle s'est construite à Valmy. C'est l'armée d'Afrique qui a sauvé l'honneur de la France; Les paroles de l'hymne sont à recontextualisées mais son sens profond reste: "en Avant, en avant…"

  2. Merci Georges, pour ce commentaire très riche qui me donne matière à réflexion. Je craignais beaucoup l’article du 5 juillet. Ta sagesse m’apaise.

  3. C’est tout à fait légitime de ne pas s’identifier à l’Algérie française, dans le présent d’un temps loin de cette réalité, surtout pour quelqu’un né après 62… C’est être cohérent avec la réalité. Le contraire est en marge, ahistorique, tant collectivement qu’individuellement. Et avoir cette vision n’est en rien contradictoire avec une conscience claire de son identité, une fidélité à une communauté originelle.
    Etre la barre de travers est la seule manière d’être fidèle à soi-même, et de laisser les pauses se faire entre les idées… Déranger les pensées qui gênent notre éthique personnelle, c’est rendre service à la conscience.

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