Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Le hasard est l’ombre de Dieu (proverbe arabe)

Posted by on Oct 1, 2012

diable

Vade retro Satanas

Ces jours-ci, le diable me fait signe par la fenêtre et tente de m’attirer dans son guêpier.

Je lui souhaite bien du plaisir, je suis une tête de mule.

Je ne parlerai pas de la guerre.

Mais je peux toujours raconter de quelle manière elle essaie de se jouer de moi ; ça lui passera l’envie de revenir. J’ai d’autres chats à fouetter.

Quand j’aurai trouvé le bon fouet, j’y réfléchirai peut-être. Et encore, rien n’est moins sûr. C’est un trou sans fond. Et je n’y plongerai pas sans deux ou trois cordes de rappel.

Samedi après-midi, je partais assister à une guerre de la Bretagne contre l’Hispanie dans un petit village de campagne, lorsqu’au détour d’un chemin, une plaque se glissa dans mon champ de vision et manqua me propulser dans les fourrés : rue du 19 mars 1962.

Que c’était mesquin !

La veille au soir, le diable m’avait déjà glissé à l’oreille : va jeter un oeil dans le livre de Henri Martinez “Et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine – Oran juin 62” tu vas trouver de quoi faire un article. Hi hi hi…

J’y suis allé mais comme l’auteur est d’Eckmühl, j’ai à peine eu le temps d’ouvrir une page que Don Bosco est venu me chuchoter à l’oreille : les Spartiates… les Spartiates… les Spartiates

Et j’ai refermé le livre.

Contre les vilaines choses, les belles gagnent toujours à la fin. (Du moins, je l’espère.)

Une autre ?

Tout à l’heure, je discutais avec Tewfik sur Facebook.

Tu pourrais parler des peintres d’Oran !

C’est vrai, sauf que je n’en connais pas… et lui non plus. Qu’à cela ne tienne, je prends le pari d’aborder les peintres actuels d’Oran pour voir ce que je suis capable d’en faire.

Je comprends assez vite qu’il y a matière à écrire 500 mots.

Je trouve Otmane Mersali, des jeunes comme Lebza sid Ali ou Talbi Abdelhadi, et même une biennale 2010 qui existe encore en 2012.

Et comme j’ai le défaut d’en vouloir toujours davantage, je me dis qu’un petit dernier pour la route ne fera de mal à personne, et je cherche un invité supplémentaire.

Abdellah Benmansour ? Vieil artiste peintre de 83 ans ?

“En dépit du fait qu’il soit cité dans le livre de Khaled Merzouk sur Messali Hadj en le citant nommément à travers un autre témoin, Lacahachi Mustapha, sur le fait qu’il soit à l’origine de la conception du premier tract de l’ALN en janvier 1955, après avoir été jusqu’à Mostaganem pour chercher la ronéo et les stencils vierges, Hadj Benmansour ne veut rien dire sur ce passé, malgré notre insistance, sauf évoquer son métier et de la couverture que lui procurait cette activité pour son engagement indéfectible à la cause nationale.”

Ben non. Il n’a pas envie d’en parler.

Il doit sentir que c’est foutu depuis le début. Ou alors il a d’autres raisons. Ce qui confirmerait le fait que le champ soit toujours miné 50 ans plus tard. Mon article l’est aussi. Rideau.

Ça me rappelle une réflexion de mon père en janvier 2011.

On avait fait les entretiens en août et octobre 2010, et dans l’euphorie, on s’était dit “allez hop ! on part à Oran à Pâques !”

C’était sans compter sur le printemps arabe qui commençait à Noël, en Tunisie. Début janvier 2011, ça chauffait pas mal à Oran.

Mon père me dit : “on va laisser passer un peu de temps, j’en ai réchappé en 1962, ce serait bête d’aller me faire tuer là-bas à Pâques.”

J’approuve.

Mais en février ça se calme bien et il est prêt à y retourner.

On attend parce que l’Égypte fait sa révolution. Le ministère déconseille fortement le tourisme. A mon tour, je me dis qu’il vaut mieux attendre de voir comment les choses vont tourner.

Et puis je comprends assez vite que je n’ai pas de cordes de rappel, que je pars dans le vide, la fleur au fusil, et que ça n’a pas de sens.

Je ne suis plus un gamin, j’ai autre chose à faire qu’à risquer ma vie bêtement.

Pour s’engager dans un labyrinthe, il faut un fil d’Ariane, et je ne l’ai pas.

Donc Rideau.

 

Paul Souleyre.

 

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  * * *

Et vous, qu’avez-vous ressenti devant le printemps arabe à Oran ?

 

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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est la guerre et l’angle le fil d’Ariane. On s’engage dans une lutte quand on sent qu’on a des armes pour lutter. A un minuscule niveau ici, parler de la guerre n’aura pour moi de sens que le jour où j’aurai trouvé l’angle par lequel l’aborder. En attendant, parlons d’autre chose si vous le voulez bien. On s’engage dans un article parce qu’on sait qu’on a ce qu’il faut pour aller au bout.

Ecriture : Toujours essayer de relier (par le rythme de la phrase le plus souvent) les morceaux disparates d’un même article

Transmission : La transmission est une affaire dangereuse. Il faut savoir attendre le bon moment. On ne s’engage qu’avec un fil d’Ariane. Et on s’abstient si nécessaire.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

3 Comments

  1. Einstein disait sensiblement la même chose… Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito…

  2. Pour faire écho au diable qui te suggérait la lecture du bouquin de Martinez, je vais jouer également au diablotin (mais habillé en Prada SVP). Tu ne pourras pas “zapper” indéfiniment cette période 1954/62 que tu fuis obstinément. Tu auras beau prendre d’autres chemins, tu la retrouveras toujours au milieu de la route (un peu comme cette plaque du 19 mars qui s’impose à toi samedi dernier). Elle existe et il faut bien la regarder en face… et en parler. Ou alors ce serait s’enfermer sur ce thème dans le même silence que celui de nos parents. Il y a l’architecture d’Oran, ses lieux symboliques, sa géographie, ses quartiers etc mais il y a aussi Oran dans la tourmente, et on ne peut nier ce pan entier de son histoire. Parler des peintres d’Oran. OK ! Mais n’est-ce pas au final s’étourdir d’informations pour oublier la plus essentielle, celle qui fait ce que nous sommes aujourd’hui, des enfants de PN en France ? Et cette raison ce sont les événements et son corollaire, l’exode. Voilà pour le quart d’heure matinal du Dr Lionel 😉 Tu as pris le parti de parler des “belles choses”… mais il y en a aussi (si j’ose m’exprimer ainsi) dans la période que tu te refuses à aborder. Je pense par exemple au lieutenant Kheliff le 5 juillet 62 à Oran. Mais il est vrai que tu te situes en 2012 et que le sens du devoir, le sens de l’honneur, le respect de la valeur donnée sont aujourd’hui des valeurs désuètes. Pourtant, quel bel exemple d’humanité ! Hommage à cet homme décédé il y a presque exactement 9 ans.

  3. C’est un article qui dit malgré tout de manière indirecte que je ne pourrai pas y échapper indéfiniment. Donc qui te rejoint.
    Mais il dit aussi qu’il faut trouver l’angle. Et que tant qu’on n’a pas trouvé l’angle, c’est comme partir à la guerre sans armes. C’est du suicide.
    Ici, partir au suicide, c’est repartir dans les catégories habituelles du 5 juillet, du 26 mars et du 19 mars. La plaque du 19 mars 1962, je l’évite en tant que catégorie. A un moment ou un autre, il faudra bien que je me coltine le 19 mars, mais certainement pas en tant que titre de chapitre d’un livre. Sinon, je redeviens inaudible…
    Il y a autre chose à faire avec tout ça.

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