Memoblog – Oran

Paul Souleyre

Les cigarières de chez Jean-Paul Buñoz

Posted by on Nov 2, 2012

buñoz fréminville

J’ai écrit cet été un article sur les cigarières de chez Bastos.

Je ne connaissais pas encore celles de Buñoz racontées par Claude de Fréminville.

“Chapitre 1 – 

La vie de J.-P. Buñoz avait commencé à prendre une certaine valeur et à perdre son sens le jour où, succédant à son père, il avait installé un système de pointage automatique à l’entrée des ateliers.

De ce fait, lui, Jean-Paul Buñoz, Buñoz jeune, marquait son emprise sur les manufactures de cigares et de cigarettes Buñoz, les plus grandes d’Oran et de l’Algérie elle-même.”

Mais le plus drôle, c’est la page juste en face :

“Les personnages de ce roman sont purement imaginaires et toute ressemblance avec des êtres humains vivants ou morts ne pourrait être que fortuite.”

Le Copyright date de 1946. Apparemment, on commence à se détendre à Paris.

L’éditeur est Edmond Charlot, dont je parlerai peut-être dans un autre article mais rien n’est moins sûr, parce que sa vie se trouve à Alger. Avant la seconde guerre. Et un peu plus tard aussi.

C’est un grand éditeur.

Il publie donc Claude (de la Poix) de Fréminville, né à Perpignan dans les années 1910, et qui a passé sa jeunesse à Oran, avant de rejoindre Camus en classe d’hypokhâgne à Alger au cours de l’année scolaire 1932-1933, pour enfin terminer ses études universitaires à Paris.

Claude-Terrien-fréminville

Claude de Fréminville (Claude Terrien après la guerre – enterré sous ce nom au cimetière du Père Lachaise à Paris en 1966)

Quel étrange parcours.

Il a passé les années 20 à Oran, et raconte dans son roman Buñoz, l’histoire de Juan Bastos.

Il a cependant beaucoup trop de talent pour faire ça de manière classique, et l’histoire est entrecoupée de “documents” numérotés, à chaque fin de chapitre.

Mais ce sont de faux documents ; des remarques personnelles plutôt, parfois dans le style guide touristique (climat le plus doux de l’Algérie. Température d’hiver 13° à 15°. Moyenne d’été : 20°. Au fond d’un golfe tiède abrité des vents par le Djebel Mdjardjo (Santa-Cruz), couvert de magnifiques forêts), d’autres fois sous forme de conseils.

*

 

J’ai gardé volontairement l’orthographe éronée de Mdjardjo. Je la trouve suffisamment étonnante pour ne pas souhaiter la déranger.

Tout est axé sur la personnalité complexe de Juan Bastos (ou Jean-Paul Buñoz, au choix).

“On a souligné la très rare présence dans la littérature espagnole de cette immigration espagnole. Un des rares romans qui en parle de passage est Fleur de Mai du valencien qui eut son heure de gloire, Vicente Blasco-Ibanez (1895, traduction française 1924) ; il relate les trafics de bateaux de pêche entre Alger et Valence, où apparaît de loin Oran, « la côte d’en face ».

Les accusations de trafic de tabac entre Valence et Oran sont rituelles ; on sait que l’industrie du tabac est à l’origine de la fortune en Algérie d’un Espagnol, Bastos ; c’est le thème du roman Bunoz de Claude de Freminville, qui se situe dans les bas quartiers d’Oran.” (Pierre Rivas – Images de l’immigration espagnole en Oranie et trajectoire d’E. Roblès : racines hispaniques et enracinement oranaisdocument pdf)

Ce sont des livres qu’il faut trouver parce qu’ils racontent Oran d’une manière rare.
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Claude de Fréminville dans Buñoz :

“C’est un spectacle curieux que d’assister à la sortie des cigarières. Le touriste surpris par la beauté piquante des jeunes ouvrières ne pourra s’empêcher de penser à la Carmen de Mérimée, et la musique de Bizet viendra naturellement à ses lèvres.

Malheur à lui s’il n’adresse pas quelques remarques flatteuses et ironiques à la fois à celles qui passeront près de lui ! s’il se tait  elles se moqueront de lui et, dérouté par des mots d’esprit auxquels il ne s’attendait…”

A lire d’urgence.

 

Paul Souleyre.

 

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Les cigarières de Bizet vous paraissent-elles évoquer fidèlement la sortie des usines Bastos ?

 

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3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est le livre de Claude de Fréminville et l’angle, celui de certaines réalités captées par les écrivains à côté des historiens. Une certaine forme de sensibilité. A mettre en valeur, toujours.

Ecriture : Beaucoup de citations et d’histoire littéraire… difficile à gérer.

Transmission : Crucial.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

1 Comment

  1. Si dans Buñoz, C. de Fréminville évoque Juan Bastos et le commerce du tabac entre les côtes espagnoles et Oran, il aura sans doute apprécié les profondes senteurs d’un “puro” à la Bastos, bagué d’enluminures sur un enroulé de feuilles nervurées, couleur cannelle obscure.
    Quoi qu’il en soit, les cigarières de chez Bastos, issues pour la plupart du petit peuple de La Marine, des bas -quartiers d’Oran, au profil de jeunes filles à marier, d’épouses fidèles ou de femmes mures auréolées du “luto” de leur veuvage, auraient souffert mille morts, plutôt que de se pavaner le cigare au bec et l’épaule dénudée, à la sortie de l’usine Bastos! Même pour les clones des Frères Lumières en mal de cinématographe et de sorties d’usines (à projeter au Familia, le cinéma de la Marine), elles n’auraient pris ces pauses de femmes de petite vertu, ni sali leur honneur d’ouvrières payées quatre francs six sous par un Don Bastos expansionniste, ou plus tard, par des directeurs et des contremaîtres stakanovistes.
    A Oran, et chez les descendants des immigrés andalous venus en cette terre d’Algérie vivre de leur labeur et dans la « honra » -cette conscience de hautes valeurs morales, de foi chrétienne entremêlées, indissociables de cette dignité des humbles- les femmes savaient « se tenir » en société, en toutes circonstances.
    Si Mérimée a vu les cigarières sévillanes comme des femmes à la réputation plus que légère, les cigarières de chez Bastos, lui auront prouvé à lui et à Bizet qu’au XIX et au XXème siècle à Oran, l’image torride de la cigarière en mal d’aventures galantes, n’était qu’un fantasme de plus ; celui d’un écrivain asthmatique en mal de tabac et d’espagnolades.
    Elles, les cigarières de chez Bastos, belles et gentes dames, du tabac à rouler et à empaqueter, quittaient épuisées mais souriantes, leurs machines et des ateliers mal aérés, pour s’en aller bien vite qui, retrouver des enfants gardés par la soeur ou la mère qui, un fiancé à la place de la République qui, une famille à nourrir après les tâches du ménage.
    Si Dieu est un fumeur de havanes, comme l’a chanté Gainsbourg le fou de Gitanes, mesdames les Ouvrières ou Cigarières de chez Bastos, vous êtes sans conteste et resterez toujours, les patriciennes et égéries de la domus Bastos, cette manufacture des tabacs emblématique située 1, rue Christophe-Colomb à Oran, jusqu’en 1962.

    D.O (petite fille de la concierge des lieux de 1953 à 1962)

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