Memoblog – Oran

Paul Souleyre

La délicieuse robe blanche de Mme Angèle Maraval-Berthoin

Posted by on Avr 17, 2013

oran angele maraval berthoin

Angèle Maraval (photo extraite du livre de Kouider Metaïr Oran la Mémoire)

J’ai envoyé les photos du Jardin Othmania à mon père.

Retour de souvenirs :

Quand j’allais à pied de St-Hubert à mon lycée Ardaillon, je longeais le long et haut mur de cette propriété toujours fermée, il y avait un grand portail que je n’ai jamais vu ouvert.

C’étaient des magnolias et des cyprès qui étaient le long du mur à l’intérieur. Cette propriété était un peu mystérieuse, je n’ai jamais su ce qu’il y avait à l’intérieur, je le découvre aujourd’hui avec tes photos.

Je marchais le long de ce large chemin qui bordait la route de la Sénia. C’est sur ce chemin que passait le bouyouyou, mais en 1956 disparu. Mme Maraval était une sommité du coin ; je crois qu’avec Sénéclauze on avait là les plus gros colons d’Oran.

Une propriété forcément un peu mystérieuse puisque que les colons n’étaient pas très nombreux à Oran, la grande majorité de la population de l’époque étant constituée de fonctionnaires, de commerçants, ou de pêcheurs.

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Une partie du Domaine de Ste-Eugénie (au 93 rue de la République à l’époque) est aujourd’hui devenue le Jardin Othmania, en face de St-Hubert.

oran domaine angele maraval berthoin

Collection Roseline Mas – Emplacement approximatif du domaine de Ste-Eugénie (modifié)

Délimitation approximative de l'ancien domaine de Ste-Eugénie (Google Earth modifié)

Délimitation approximative de l’ancien domaine de Ste-Eugénie (Google Earth modifié)

Trois sources sont là pour tenter de tracer un portrait de la Dame, mais je ne relèverai que certains points tout à fait subjectifs, histoire de rechercher une silhouette à partir de quelques traits saillants :

  1. Le texte de Geneviève de Ternant qu’on retrouve un peu partout et qui a été publié dans l’Écho de l’Oranie n°268 (mai-juin 2000)
  2. Le texte de Saddek Benkada publié dans le livre de Kouider Metaïr Oran la Mémoire.
  3. Et les quelques paragraphes de Alfred Salinas dans Oran la Joyeuse

On navigue dans la haute aristocratie (comme les Saint Laurent), avec là aussi des familles très anciennes et très nobles, qui ont perdu beaucoup de leurs richesses après 1789.

La mère d’Angèle Maraval “Cécile Las Nier des Barres Labuxière, descendait d’une vieille famille aristocratique de la Creuse, que les Révolutions de 1789 et de 1830 avaient ruinée, et dont la plupart des membres s’honoraient de l’amitié des enfants du roi Louis-Philippe.” (Oran la Joyeuse)

jardin othmania oran maraval

Jardin Othmania – Oran, ancien domaine de Sainte-Eugénie (Crédit photo : Moussa Berkane)

Le père d’Angèle Maraval “Jean-Louis-Joseph Berthoin, parti tout jeune de Grenoble, son pays natal, pour Marseille, s’était élevé, au sein des usines Bérard, de simple ouvrier à fondé de pouvoir, et enfin, associé.

Enrôlé volontaire dans l’Armée d’Afrique, il devint armateur, exportateur, colon.” (Geneviève de Ternant).

Elle en écrira un livre, “Le Drac”, publié en 1959, et qui “retrace l’histoire de ce père qui émigra de son Dauphiné natal pour rejoindre l’Algérie en 1831.” (Alfred Salinas)

Angèle Maraval-Berthoin est donc le fruit de la Révolution Française, rencontre improbable (un siècle plus tôt) entre une vieille famille noble ruinée et un ouvrier devenu colon, celui-ci apportant la richesse et celle-ci les titres.

La haute aristocratie peut ainsi continuer à organiser des œuvres de bienfaisance pour les pauvres et des salons littéraires pour les riches.

goutte de lait oran maraval

Fête à la Goutte de lait d’Oran (source afn)

Angèle Maraval-Berthoin et les oeuvres caritatives

En terme de bienfaisance, Angèle Maraval-Berthoin est semble-t-il surtout connue pour son aide à la Croix-Rouge et à la Goutte de lait.

Je n’ai pas réussi à trouver le lieu de cette Goutte de lait à Oran même si la photo que j’ai mise à la place vaut son pesant d’or. En pleine fête, on peut compter les visages épanouis sur les doigts d’une main.

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Caïda Halima (source : Kouider Metaïr, Oran la mémoire)

Du point de vue caritatif, Angèle Maraval était d’ailleurs en relation avec Caïda Halima (dont j’ai déjà parlé par ailleurs) elle-même en relation avec le Dr Jules Abadie qui était son médecin personnel et son confident

“Délégué régional de la Croix Rouge Française, il animait une oeuvre pour la protection de l’enfance. Sa femme, d’origine russe, médecin elle aussi, s’occupait de l’assistance médicale des femmes musulmanes.” (Saddek Benkada dans Oran la Mémoire)

On peut lire davantage de détails sur les relations d’Angèle Maraval avec Caïda Halima dans Oran la Mémoire :

Angèle Maraval-Berthoin entretenait des relations assez suivies avec quelques notabilités musulmanes en vue. Parmi ses connaissances musulmanes, celle qu’on considérait comme représentante de la société féminine oranaise à l’époque : Mme la Bachagha Halima Ould Cadi, dite Caïda Halima.

Les deux femmes partageaient le même intérêt pour les œuvres caritatives et d’assistance médicale en faveur des plus démunis.

Caïda Halima et sa fille, Setti Ould Cadi, contribuaient financièrement et par des dons en nature aux oeuvres caritatives que patronnait Angèle Maraval-Berthoin, telles que la très populaire association La Goutte de Lait et le comité local de la Croix Rouge Française.” (toujours sous la plume de Saddek Benkada dans Oran la mémoire)

Il est probable que Setti Ould Cadi ne soit plus très coopérative par la suite, puisqu’elle combat aux côtés du FLN et se fait même arrêter en 1957, après le démantèlement de son réseau.

Mais dans les années 20, la haute société d’Oran est assez mêlée, et Angèle Maraval tient une place de choix dans le jeu caritatif.

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Les fêtes au Domaine de Sainte-Eugénie et les Lettres

Du côté de Sainte-Eugénie, le haut mur à côté duquel mon père marche en se rendant à son lycée le sépare des “promenades, bals, et fêtes, qui s’y déroulaient régulièrement”.

Un chroniqueur mondain rapporte à l’époque sous le titre “Une fête arabe à Sainte-Eugénie” :

Grande dame, délicieuse en robe blanche sur laquelle flottaient les ailes d’une cape noire, son beau et intelligent visage encadré d’une capeline de banckok fleurie d’orchidées blanches, Mme Maraval-Berthoin recevait ses hôtes avec sa grâce innée. L’orchestre morisque égrenait ses mélopées, sous la direction de Saoud Médioni […] Le ténor Moulay Ali chantait de sa voix grave et orante et les roses s’effeuillaient d’amour. La danseuse Yamina dansait et les jasmin s’étiraient de désir.”

ecole maraval angele oran

École Maraval – Remise de prix

C’est une autre époque, une autre écriture, très lyrique. De moins en moins en phase avec son temps : on fait de belles phrases avec de belles images.

Ça tient encore debout dans les années 20 ; Proust essaie de publier, il est refusé par Gide lui-même.

Mais Céline fait tout exploser en 1932 avec une langue écrite-parlée (Voyage au bout de la nuit) : la guerre 14-18 est passée par là, il n’est plus possible de faire des ronds de jambes devant les gueules cassées. Après les horreurs de 39-45 n’en parlons même pas.

Les virtuosités littéraires sont considérées comme déplacées, mais surtout, peu efficaces pour dépeindre un monde qui n’a plus rien de séduisant, ni du côté romantique, ni du côté dramatique. Un monde très brut. Donc il s’agit de faire sobre, et si possible, de changer d’écriture.

Angèle Maraval restera toujours dans le classique.

Pour toutes ses actions en faveur des arts et des lettres et pour son activité littéraire, elle est promue en 1937, Chevalier, puis élevée, quelques années plus tard, au rang d’Officier de la Légion d’Honneur.” (Saddek Benkada dans Oran la mémoire).

Sa bibliographie se trouve à la fin de l’article de Geneviève de Ternant. Il n’est pas évident de trouver ses livres puisqu’ils ne semblent pas réédités, mais on peut en trouver d’occasion sur le Net, deci delà.

Le Sahara

Il y a pourtant une modernité de la femme Angèle Maraval.

Une modernité qui permet de l’extraire d’une place apparemment épousée avec bonheur (celle de la “dame du monde”, amoureuse des Lettres et du Caritatif, et attachée à sa haute lignée maternelle) pour l’envoyer naviguer au-dessus du Sahara, bravant les interdits d’une époque peu encline à ce genre de fantaisies féminines, juste pour le frisson du plaisir.

Vouloir offrir des sensations extrêmes à son corps, pour le plaisir, est une idée moderne (profondément égoïste -au bon sens du terme, prendre soin de soi-) qui s’oppose au bonheur un peu trop idéal et parfois suspect du “prendre soin des pauvres”.

Je laisserai le mot de la fin à Geneviève de Ternant :

Souvent, je me rendais à Sainte-Eugénie, Je lui faisais la lecture et l’écoutais parler littérature et poésie. Elle aimait à rappeler qu’elle fut la première femme à survoler le Sahara en avion.

Moi qui n’ai pas survolé grand-chose, et qui n’aime pas beaucoup les avions, je me rappellerai certainement cet exploit.

Et je tire mon chapeau à l’aviatrice.

 

Paul Souleyre.

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***

NB1 : La très belle galerie de photos du Jardin Othmania par Moussa Berkane

* * *

Pensez-vous que le Jardin Othmania soit très différent de celui de Angèle Maraval-Berthoin ?

 

Répondez dans les commentaires.
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* * *

3 Conseils d’écriture tirés de l’article

Blogging : Un blog est à la fois général et particulier. Le sujet est commun ; l’angle est personnel. Le sujet est Angèle Maraval-Berthoin et l’angle celui de la recherche d’une silhouette. Dans le cadre d’un article de blog qui ne se veut pas encyclopédique, il faut arriver à relever quelques traces pour dresser des esquisses. Au lecteur d’aller chercher la suite.

Ecriture : Obligation de couper le texte par des intertitres pour ne pas perdre le lecteur. Et de mettre quelques illustrations légères entre les paragraphes pour aérer le texte et donner le sentiment de la promenade.

Transmission : Toujours chercher les origines des noms de rues, de quartiers ou de monuments. Ils ne sortent pas de n’importe où et transmettent souvent une singularité.

NB : N’hésitez pas à laisser des commentaires aussi bien sur l’article que sur les conseils d’écriture. Et si vos petits doigts commencent à fourmiller, c’est que vous avez envie de passer à l’action. C’est peut-être le moment pour vous d’aller faire un tour du côté de la page 350 mots.

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commentaires

10 Comments

  1. Paul..c'est bel et bien l'endroit ou habitaient la famille Maraval et comme je te l'ai dis l'autre fois qu'un membre de la famille exerçait la fonction de Docteur en médecine, mon ami et collègue de travail y habite avec son beau père dans cette maison et que bon nombre de matériels médicale s'y trouve toujours qui atteste de cela. cette maison construite en 1886 d'après l'inscription sur le fronton de la terrasse, est bien conservé je l'ai vu il y a quelques années avec un décore particulier (des fresques au plafond) et des murs coulissants. en plus de l’espace qui se trouve tout autour de cette maison qui n'ai pas visible a partir de l'avenue de la république et les rues limitrophes que si on s'y pénètre. et le jardin El Othmania faisait partie de ce domaine plusieurs années après 62 jusqu'au jour ou l'actuel propriétaire décida de donner une partie à la commune pour en faire un Jardin

  2. Tombé par hasard sur votre blog (en faisant en réalité quelques recherches sur mon patronyme), une question me vient : pourquoi Madame Angèle Maraval-Berthoin portait-elle le nom de Maraval alors qu'elle est fille de Cécile Las Nier des Barres Labuxière et de Jean-Louis-Joseph Berthoin ?
    Cordialement, Julien Maraval

  3. Elle s’est mariée à un certain Julien Maraval, médecin de métier, qui lui a donné son nom en 1897. Il n’y a pas beaucoup de renseignements sur son mari (peut-être peut-on en trouver davantage en fouillant un peu sur Internet) le plus complet se trouvant dans le livre sur Oran de Kouider Metaïr : Oran la mémoire. Merci pour votre commentaire. A bientôt… Monsieur Julien Maraval 😉

  4. Bonjour,
    mes grands-parents paternels étaient au service de Mme Maraval et habitaient dans le domaine, des années trente jusqu’en 1945.
    Mon grand-père était son chauffeur particulier, et l’accompagnait également dans ses déplacements au Maroc. Ma grand-mère était cuisinière et femme de chambre. Ma grand-tante, gouvernante, s’occupait aussi des enfants de son fils, théophile (” Mr théo”), et son mari était son chauffeur. Ma grand-tante travaillait aussi à la goutte de lait.
    La goutte de lait serait située à Mers-El-Kébir, vers le quartier de la marine.
    En 1953. mes parents sont venus habiter en France.
    En 1960, mes grands-parents y sont venus à leur tour, mais mon grand-père travaillait alors pour les grillages zimmerman depuis quelques années.
    Mon père y a vécu jusqu’à l’âge de 16 ans.
    Il a aujourd’hui 85 ans et garde toujours un peu de nostalgie du pays, tout comme ma mère.
    Ils n’ont pas d’ordinateur, mais seront contents de voir les photos du jardin, lorsqu’ils viendront chez moi.
    Merci à Moussab et à vous, pour l’existence de ce blog.

  5. Merci à vous pour toutes ces informations. Vous avez le don de faire surgir un monde en quelques phrases. Je transmets vos remerciements à Moussa. A bientôt sur ce blog.

  6. bonjour
    je suis en train de refaire la généalogie d’Angèle Berthoin Maraval, ce qui n’est pas simple car beaucoup de choses inexactes ont été dites Nous avons le même ancêtre creusois claude Gabriel Lasnier Lachaise, notaire royal à Fresselines
    bien cordialement
    olivier Patey

  7. Bonjour,

    Vous êtes de quelle génération si je puis me permettre ? Vous l’avez connue ?

  8. bonjour
    je suis né avant la disparition d’Angele Berthoin Maraval mais ne l’ai pas personnellement connu. les principales informations sur sa famille proviennent de son livre le Drac et on ne sait pas s’il s’agit de roman ou de vérités historiques.
    je reste à votre disposition pour en discuter plus en profondeur et sis tres intéressé par toute information sur sa famille
    bonne fin de WE
    cordialement
    olivier Patey

  9. Bonjour,
    J’écris un peu tard,
    je suis moi-même Monique Maraval, fille de Madame Jacqueline Maraval et Henri Maraval. Théo était mon grand-père paternel
    Je suis partie d’Oran en 1962, j’avais 1 an.
    Je n’ai hélàs aucun souvenir
    Ma mère est décédée en septembre 2014.
    J’aimerais tellement avoir d’autres photos des lieux o^ma famille a vécu.
    Merci à Olivier Patey de m’avoir contactée il y a quelques moi de cela.
    Qu’il n’hésite pas à le refaire si il découvre de nouvelles informations ou documents.
    Bien cordialement

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